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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Un témoignage poignant

Celui de Marion Sicot

 

 

 

 

Revenons une fois encore sur ce curieux salon du livre qui donnait la parole aux auteurs. La chose est fort rare car lors de telles manifestations, derrière sa pile de livre, l'homme ou la femme de plume fait figure de tête de gondole silencieuse, attendant l'éventuel acheteur. Cette posture est pour moi si insupportable que j'ai renoncé à servir de plante verte (et grasse dans mon cas) toute une journée sans même être arrosée.

À Sandillon tout au contraire, un espace avait été pensé pour que quelques auteurs viennent lire des poèmes ou un conte littéraire, narrer leur recherche, évoquer l'expérience qui a prévalu à la rédaction d'un livre témoignage. Ce fut le cas pour Marion Sicot, jeune femme sportive, ancienne championne de cyclisme.

Son récit fut émouvant, étonnant, troublant. Une véritable plongée dans la fragilité avec une aventure qui démontre à quel point l'humain est capable de plonger tout comme il peut trouver en lui les ressources de la rédemption. Mais au-delà d'un épisode supplémentaire des bassesses et des faiblesses d'une humanité ou le pire côtoie toujours le meilleur c'est le récit en lui-même qui mérite d'être décrit ici.

Au début, c'est une jeune femme recroquevillée sur elle-même qui fait face à un demi-cercle de spectateurs. Elle semble fragile, incertaine, peu habituée à parler en public. Ses phrases sont maladroites parsemées d'hésitations et de bafouillement. L'expression est même relativement pauvre. Marion cherche ses mots, ne termine pas ses phrases, regarde ses pieds, ne s'ouvre pas à son public. Pourtant, en dépit d'une oralité laborieuse, d'entrée elle captive par la sincérité d'une mise à nue sans concession.

Elle livre sans fard ni pudeur sa descente aux enfers. Bonne coureuse cycliste, elle saisit sa chance pour passer professionnelle dans une petite équipe belge. Son rêve se réalise, vivre pleinement sa passion, parcourir l'Europe pour disputer des épreuves. Elle mouille sa chemise pour une place parmi les six retenues pour chaque course.

L'équipe ne tient que par le seul manager, un homme qui détient tous les pouvoirs et qui va vite en abuser. Il lui réclame quelque chose d'un peu spécial. Elle comprend que si elle veut courir, elle doit satisfaire à cette curieuse exigence : deux photographies d'elle, en sous-vêtements, recto et verso, chaque lundi matin.

Quand Marion évoque cela, elle use de mots d'une grande naïveté, presque immatures. Nous ressentons encore la gêne qu'elle a portée comme un fardeau. Son refus initial fut accompagné de sa non-sélection. Bien vite, son désir de réaliser ce qui est encore sa passion, la pousse à finir par accepter cette lubie. Elle s'expose, elle supporte la honte de se photographier ainsi pour expédier son intimité à un personnage qui en impose.

L'oratrice tourne un peu en boucle, le propos semble se coller à ce moment clef de son naufrage. Elle a accepté, mis le doigt dans un engrenage qu'elle ne peut évoquer à personne, surtout pas aux siens. Les répétitions reprennent, les bafouillements aussi. Cependant, loin de rendre son récit pénible à écouter, il y a une forme d'authenticité qui pousse au respect. Elle est admirable dans sa volonté de témoigner pleinement, cherchant ses mots, voulant absolument donner à comprendre son calvaire.

Elle en arrive à ce qui a fait basculer son parcours. Curieusement, elle prend de l'assurance. Elle explique qu'un jour, elle a renoncé à envoyer ses maudits clichés. Elle a pensé maladroitement que le dopage pourrait améliorer ses performances tout en la rendant indispensable sans avoir à recourir à la honte. La décision n'est pas simple, on devine dans ses phrases alambiquées que ce choix est une forme de fuite en avant, un appel au secours.

Elle ne prendra qu'une seule fois ce terrible EPO qu'elle a commandé en Chine. Elle a hésité longtemps avant que de franchir la ligne rouge, juste avant des championnats de France contre la montre. Le temps n'est plus venu de reculer, elle a basculé.

Le premier contrôle sera le bon. C'est la panique à bord. Elle pense même à l'irréparable. Tout ce qu'elle a construit s'effondre, son rêve sportif anéanti. Pourtant, la voix devient plus posée, elle gagne en clarté dans son discours comme si raconter la chute puis le renouveau est bien plus facile pour elle que la lente et inexorable descente en roue libre.

La suite ? Elle poursuivra son récit, se libérant à la fois vocalement et physiquement de son fardeau. Elle prend de l'assurance de plus en plus, exprime par sa gestuelle comme par son phrasé la totale réhabilitation qui est la sienne. Son corps, ses mots suivent la sortie du gouffre, accompagne son retour à elle-même.

Je vous laisse découvrir son témoignage, il vaut la peine d'être lu. Ce que j'ai souhaité vous faire partager c'est cette incroyable métamorphose de la narratrice qui, inconsciemment sans doute, matérialise par sa manière de s'exprimer et de se tenir face à nous, ce tournant de son existence. C'est plus encore en l'écoutant que vous ressentirez pleinement les affres de cet humiliant abus de pouvoir, de ce harcèlement misérable aux conséquences qui eurent pu être tragiques.

Merci encore à Marion pour son authenticité admirable, cette leçon de sincérité qu'elle nous a offerts ce jour-là.

Respectueusement sien.

 

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