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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Le chemin retrouvé

Faille temporelle dans un chemin oublié

 

 

 

Ce qui advint à ces deux-là au détour d'un sentier mérite que vous revisitiez la carte du tendre tout autant que vous acceptiez de croire que le temps n'est pas immuable. Il y a naturellement tout lieu de penser que ceci ne peut arriver qu'en bord de Loire, rivière éternellement marquée par la présence des elfes, des lutins et des croyances celtes. Si vous voulez me suivre sur ce chemin, prenez la précaution de glisser des cailloux blancs dans vos poches. Je ne vous garantis pas de vous ramener à bon port.

Il était un sentier à l'endroit exact où autrefois les druides se retrouvaient là dans ce lieu magique que les historiens nommèrent l'ombilic sacré des gaules. Nos deux personnages ignoraient cela, se contentant de remettre leurs pas sur des traces qui avaient marqué leur enfance, puis tout naturellement leur adolescence. C'était là symbole de liberté et de transgression. Ils s’imaginaient alors qu’ils étaient en dehors du contrôle des adultes, que nul parmi leurs géniteurs ne savait ce qui se tramait dans les détours et les contours de cette merveilleuse échappatoire. Ils y avaient appris à se libérer des leçons de morale que leur avaient enseignées à la fois leurs maîtres et monsieur le curé. La vie était tout autre et s’explorait derrière les buissons et les taillis, le long de l’onde bienveillante d’une Loire prompte à ne jamais trahir les secrets d'autant plus aisément qu'elle s'offrait ici un détour qu'on nomme partout « Boire » mais qui ici se fait « Rio ».

Ils y avaient découvert les joies des folies innocentes, des bêtises qui ne font le plus souvent de mal à personne. Des sottises ou des farces, de ces choses sans importance qui permettaient alors de grandir avec le sentiment de n’en faire qu’à sa tête. Puis ce furent les émois qui permettent d’avancer sur un tout autre chemin, celui des sentiments, des désirs mais aussi des frustrations qui laissent à jamais un goût amer. Il y eut pour chacun d’eux des roses et des épines, des chagrins et des joies immenses. La Loire était alors le réceptacle du trop-plein de pulsions : un petit plongeon y calmait des ardeurs qui n’avaient pu s’exprimer ou lavait des affronts qui ne se digéraient pas autrement. Elle offrait surtout la possibilité d'aller se cacher sur l'Île des Mahis quand le désir de n'être que deux, coupés du monde de tous les autres, venait récompenser les premiers feux de l'amour.

Ils grandirent et laissèrent la place à d’autres qui à leur tour empruntaient ce chemin merveilleusement initiatique. Puis le temps passa pour les uns comme pour les autres. Les enfants cessèrent d’arpenter la nature en toute liberté, les adultes qu’ils étaient devenus allaient devenir parents à leur tour, infligeant sans le vouloir cette frustration immense qui interdit aux plus jeunes de baguenauder loin du regard de leurs parents. Les cantonniers quant à eux se firent plus rares et le chemin se perdit dans des ronces et des broussailles qui ne cachaient plus personne. Le chemin oublié s’était perdu dans les dérives d’une société trop policée tandis que la Loire à vélo occupait l'essentiel des esprits baguenaudeurs.

Bien plus tard, le hasard les remit sur la voie de la souvenance. Une fête marinière fut le prétexte de leurs retrouvailles. Dans la foule, ils se retrouvèrent, semblant dans l'instant effacer tous les autres, voulant se dérober à ceux-là pour ne se savoir que deux. Ils évoquèrent dans le bruit des danses folkloriques et des chants de marins, enveloppés des odeurs de frites et de viande grillée, cette échappatoire passée qui avait maintes fois, dissimulé leurs baisers malhabiles.

Ils durent s'avouer que chacun de leur côté, ils avaient franchi le Rio lui avec une autre, elle avec son meilleur ami pour aller découvrir comme on dit dans ce pays, « la feuille à l'envers ! ». Souvenirs qui, ils durent se l'avouer, n'avaient pas laissé la même empreinte que leurs approches maladroites, leurs baisers furtifs et embarrassés. Ils reconnurent qu'ils avaient cherché ainsi à réparer un manque que les circonstances leur avaient imposé. C'est à elle qu'il avait pensé lors de ces étreintes maladroites. C'est à lui qu'elle songeait avec celui qui n'était qu'un bellâtre vaniteux et fort peu cavalier.

Tout en devisant, tout en avivant des regrets éternels, ils évoquèrent leurs vies de couple, leurs enfants, leurs carrières professionnelles respectives et ce maudit hasard qui jamais ne les avait fait se croiser au détour d'une réunion, d'un spectacle ou d'une manifestation. C'était comme si le destin avait établi un mur infranchissable entre eux jusqu'à cette brèche qui s'ouvrait à eux. Il y avait tant de frustration dans ces récits que l'un et l'autre ne purent que se donner la main, se regarder dans les yeux et retrouver leur adolescence.

Ils marchèrent ainsi, remontant le cours de leur vie et celui de la Loire quand à la confluence du Rio et de la Loire, ils retrouvèrent le chemin qu'ils avaient oublié. Il était là, à nouveau libéré des ronces, balisé depuis que la mode des randonnées avaient ouvert la voie au défrichement de la mémoire. Ils rirent de bon cœur en lisant son intitulé : « Le chemin oublié ! ». La mémoire ne leur avait pas joué un vilain tour, même les cartographes leur envoyaient un message, une réminiscence heureuse !

Ils suivirent le balisage, des flèches que Cupidon avaient abandonnées ici. Ils firent ainsi un parcours à rebours du temps et des sentiments. Ils reprirent les gestes d'une aventure qu’ils pensaient avoir effacée. Ils ignoraient alors en cherchant à cacher ce qui ne se pouvait concevoir au grand jour qu’ils allaient reprendre en même temps, ce chemin qui s’était inscrit à jamais dans leur mémoire. Le plus étonnant fut alors que le sentier discret, touffu, inextricable parfois s’était souvenu, lui qui avait plus de mémoire qu’eux, que les penchants d’alors n’avaient pas été les tournants de l’existence.

Il était grand temps de rattraper ce qui n’avait pu se faire. Elle y avait retrouvé celui qui lui faisait peur, qui l'intriguait, qui n’avait jamais osé la regarder. Lui, était revenu vers cette autre pour laquelle il n’avait jamais su exprimer cette flamme qui n’avait jamais cessé de brûler au plus profond de son âme. Mais ils étaient seuls au monde dans ces fourrés qu’ils retrouvaient après tant d’années.

Au loin, la fête couvrait aisément leurs murmures, leurs confessions, leurs abandons. Il y avait transgression certes mais plus encore, les gestes dont ils s'étaient privés alors par maladresse, jeunesse, crainte déplacée. Ils abolissaient le temps, retrouvaient leurs quinze ans, se métamorphosaient par la magie d'une escapade hors du temps.

Ce qu'ils firent là, ignorant le risque d'être surpris, oubliant la pudeur ou le poids de la morale, celui des convenances et des engagements maritaux ne regarde personne. Ils s'abandonnèrent à ce désir qu'ils avaient toujours muselé pour plein de bonnes et plus encore de mauvaises raisons. Ils se perdirent en émois, en soupirs, en abandons. Le chemin menait bien loin dans les étoiles, échappait à l'apesanteur et aux contraintes de l'existence.

Quand ils sortirent du chemin pour retourner à la fête, ils se donnaient tendrement la main, oublieux que cela ne pouvait se faire au risque de la médisance et du qu'en dira-t-on. Ils traversèrent la foule sans que quiconque les remarque. Ils n'étaient pas seuls du reste, juste derrière eux, deux adolescents étaient enlacés. Il leur sembla les reconnaître, ils se pincèrent pour être certains de ne point rêver. Ces deux-là leur étaient semblables en tous points ou du moins pareils à ce qu'ils avaient été autrefois. Ils se reconnaissaient en eux, il ne pouvait en être autrement puisque c'était eux quarante ans plus tôt.

Ils les laissèrent passer. S'amusèrent de leurs visages empourprés, de leurs tenues chiffonnées et plus encore de leurs baisers fougueux au milieu de la fête, sans pudeur ni gêne. Ils en rirent puis, emportés par l'émotion de ce qui était pour eux un mirage, une vision, ils firent comme ces deux jeunes gens. Le chemin oublié avait rebattu les cartes du tendre, remis les pendules à l'heure, effacé les erreurs du passé.

À l’écart de cet étrange balai, les deux adolescents qui n'étaient pas eux, du moins le pensèrent-ils alors, comprirent qu'il n'était pas raisonnable de manquer la chance quand elle se présente ainsi. Eux savaient qu'ils ne devaient pas s'éloigner l'un de l'autre. Ils réaliseraient ce que ces deux-là n'avaient pas su entreprendre quand il était temps. Ils s'en allèrent bien décidés à ne plus jamais se quitter.

Le vieux couple illégitime, s'approcha de la fête. Ils lâchèrent leurs mains, s'écartèrent l'un de l'autre, donnèrent assez de distance pour ne pas attirer l'attention sur eux. Mais que s'était-il passé au juste durant leur escapade ? Les bateaux avaient disparu, les vêtures étaient très différentes, les musiques étaient d'une autre époque. Surtout ; les gens autour d'eux leur rappelaient des connaissances d'antan.

Un journal de Gien avait été oublié sur une table. Ils s'étonnèrent de sa forme, de sa pagination. Ils le prirent et découvrirent ahuris l'année de son édition : 1974. Dans l'instant ces deux témoins d'un futur qui avait bifurqué disparurent. À leur place, les deux jeunes gens continuaient de se bécoter sans honte. Ils étaient certains que la vie allait leur sourire ...

Ce chemin n’existe peut-être que dans leur imagination, c'est du moins ce qui apaiserait vos doutes. Il vous tend ses secrets et son pouvoir magique. C'est à vous de sortir des sentiers battus, pour vous y aventurer le cœur plein d'espoir et de rêves. Au détour d'un bosquet touffu, de taillis impénétrables et de souvenirs incertains, il est permis de reprendre le cours de son destin là où on l'avait abandonné dans les ronces et les orties de l'existence. Une porte temporelle vous y attend, à vous de savoir la trouver.

Intemporellement leur

 

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L
Ça ressemble à du vécu, Nabum...<br /> :-)
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C
LH<br /> <br /> N'exagérons rien<br /> <br /> Un rêve sans doute
M
Très joli conte.. et oui quelquefois il faut même forcer la porte cachée !<br /> Oser, ne pas avoir de regret dans notre Vie. Et balayer les apparences d’un revers de main.<br /> Belle journée à Toi Nabum depuis le Forez sous le soleil et la Loire parée des couleurs chatoyantes de l’Automne.<br /> La Fée du Forez
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C
Martine<br /> <br /> Les regrets font partie de l'existence<br /> Il faut simplement qu'ils n'envahissent pas les pensées<br /> <br /> Ils nourrissent par contre les récits