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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Voyage de noces.

Quand la jalousie prend racine

 

 

Ce qui advint ce jour-là au bord de la rivière, restera à jamais dans l'esprit de ceux qui savent que la Loire n'est pas un long fleuve tranquille. Il est bon de respecter la dame, de ne pas tenter le diable quand elle se montre hostile et incertaine. Laissez-moi vous narrer cette histoire qui, je vous mets en garde, n'est certes pas à l'eau de rose.

Pourtant tout avait fort bien commencé pour Paul et Virginie dont l'union a été célébrée dans la petite paroisse de Cour-sur-Loire. Quelques amis et leurs familles respectives avaient assisté à l'office célébré par un vicaire fort ému d'unir deux enfants qu'il avait baptisés le même jour, il y a une vingtaine d'années. L'homme de la religion voyait là un heureux présage, un signe du très grand d'autant plus que c'était pour lui le début de son ministère.

Chacun dans le petit village savait que ces deux-là avaient des fourmis dans les guibolles, qu'ils n'avaient nullement l'intention de rester vivre dans le pays. Paul avait des envies d'ailleurs depuis toujours, il n'était resté que pour obtenir la main de sa chère Virginie avant que de lui proposer une vie aventureuse.

Ce jour-là, un brouillard à couper au couteau enveloppait la Loire, les eaux grondaient, un froid tenace faisait craindre un épisode d'embâcle. Beaucoup d'anciens avaient mis en garde le bouillant garçon, lui conseillant de différer son départ d'autant que le gamin, depuis toujours, avait le regard qui se perdait vers le sud, de l'autre côté de cette barrière menaçante et mouvante.En dépit des mises en garde et surtout de cette terrible purée de poix, les deux amoureux, poussés par cette insouciance qui caractérise ceux qui s'aiment à la folie, se dirigèrent avec le peu de bagages qu'ils entendaient prendre pour ce voyage de noces qui ne saurait attendre. Ils avaient depuis longtemps averti Le Rougeux, le passeur de leur désir de traverser la rivière sitôt la cérémonie terminée.

En dépit des conditions peu propices, le diable de passeur que rien ne pouvait dissuader de prendre son bac, était à poste, attendant de pied ferme, les jeunes époux. Rougeux qui devait son sobriquet à sa tignasse rousse n'était pas homme à reculer devant la colère des flots. Quand la rivière sortait de ses gongs, il était le premier à se porter au secours des naufragés, des pauvres gens coupés du monde par la montée des eaux. Il connaissait sa Loire comme personne…

Quelques bigotes se signaient. Le brouillard, le froid et ce diable de passeur aux cheveux rouges évoquaient immanquablement la main du diable. Elles s'étaient précipitées auprès de monsieur le curé pour évoquer leurs sombres pressentiments. L'homme de la religion les avait écoutées avec gravité ; lui aussi avait de sourdes inquiétudes. Mais le brave homme n'avait pu faire entendre raison aux deux tourtereaux.

C'est un curieux cortège qui mena les amoureux jusqu'au bateau du Rougeux. Les uns, les insouciants chantaient et dansaient sur le chemin, les autres, en retrait, avaient des têtes d'enterrement. Manifestement, le pays était divisé entre optimistes et pessimistes. Quant au passeur, il avait paré son embarcation de fleurs et de guirlandes comme il le faisait pour la Saint-Nicolas. Lui, manifestement, était certain de son fait.

La troupe pour moitié joyeuse tandis que l'autre moitié tentait vainement de ne pas afficher sa mauvaise mine, arriva sur la rive. La Loire commençait à lécher les berges. Elle était chargée de troncs d'arbres, de limon, des marques laissées par le kaolin de l'Allier. Elle faisait le gros dos, feulant comme une bête sauvage. La prudence la plus élémentaire eut été de rester à quai, mais l'amour, c'est bien connu, donne des ailes…

Le brouillard devint si épais qu'il était strictement impossible d'apercevoir l'autre rive. Est-ce lui ou bien le froid tenace qui provoqua le départ des curieux ? Toujours est-il qu'au moment du départ, il n'y eut plus que les deux mariés et le passeur. Le Rougeux s’apprêtait à larguer les amarres quand Paul s'écria : « J'ai oublié d'emporter mon couteau. Il n'est pas question que je parte sans lui. Attendez-moi, je n'en ai pas pour longtemps ! »

Paul partit en courant, comme s'il avait le feu à ses trousses. Le Rougeux et Virginie rirent de sa curieuse manière de se mouvoir. Il est vrai qu'il avait des sabots aux pieds, chausses qui ne sont pas adaptées à cette pratique. Dans les maisons sur le quai, les habitants qui fermaient leurs volets de crainte de la tempête qui menaçaient, crurent entendre le rire sarcastique du démon…

Quand le garçon revint tout essoufflé avec son cher couteau et tout ce qu'il fallait pour la grande aventure de sa vie, la barque avait disparu. Il pensa que le facétieux Rougeux venait de lui jouer un tour à sa façon. Paul connaissait fort bien le passeur ; gamin il lui avait souvent servi d'arpette. Il y avait une belle complicité entre ces deux-là.

Il héla son ami, il appela l'amour de sa vie. Seul le tumulte de la rivière répondait à ses appels. Le temps passa, le garçon cessa de croire à une farce pour craindre soudainement le pire. Il remarqua l'amarre brisée, il se mit à geindre puis rapidement à pleurer toutes les larmes de son corps. C'est alors que la fée Houlippe surgit des flots sur son traîneau à la suite de ses deux cygnes noirs.

La mystérieuse dame blanche se posa sur la rive, vint vers le garçon en lui tendant une branche de gui. Elle lui parla d'une voix douce et apaisante : « Charmant Paul, ne te fais pas tant de mouron. Trempe ce gui dans la Loire et la barque reviendra te quérir. » Puis, sans que le garçon ait pu réagir, la fée disparut comme dans un songe, avec son curieux équipage tandis qu'il avait ce bouquet à la main, pour attester malgré tout, de ce qui venait de se passer.

Paul trempa le gui dans la rivière et aussitôt il entendit des bruits sur l'eau. Peu de temps après, le Rougeux poussait comme un damné sur sa bourde afin d’accoster dans le tumulte d'une rivière en colère. Par la force de l'habitude, Paul lui envoya un bout afin de sécuriser son accostage. Paul tomba dans les bras de Virginie quand il la rejoignit sur le frêle esquif.

Puis, on ne sait pas quelle mouche le piqua, le jeune marié remarqua que la tenue de sa belle avait perdu de son apprêt. Il vit que ses cheveux étaient en bataille tandis que le passeur avait le visage écarlate. Il n'en fallut pas plus pour que soudain, le venin de la suspicion et de la jalousie fasse son œuvre. Il s'en prit vertement à celui qui venait de faire un effort considérable pour revenir à terre, aidé en cela par la jeune femme qui n'avait pas ménagé ses efforts.

Paul pris d'un coup de sang frappa le passeur qui, surpris par une telle réaction à laquelle il ne pouvait s'attendre, fut déséquilibré. La barque chavira, ses trois passagers tombèrent dans une rivière devenue totalement infréquentable. Les colères des humains ne sont rien en comparaison de celles de la dame Liger !

Le lendemain, quand le brouillard se dissipa, les riverains en voyant la barque chavirée et toujours attachée comprirent qu'un drame avait eu lieu en cet endroit. Le tocsin résonna dans ce bourg là où la veille, les cloches sonnaient à la volée pour un événement heureux. Jamais on ne retrouva les corps des malheureux.

Quelques jours plus tard, bien en « abas » de la cale du passeur, comme par magie, sortit de terre, l'espace d'une nuit, un aulne avec une magnifique rose trémière à ses pieds tandis que quelques mètres plus loin, avait poussé un acacia couvert de gui. Les gens observèrent souvent qu'une blessure au tronc de l'aulne saignait régulièrement. Il n'en fallut pas plus pour affirmer que les corps des héros de cette triste histoire avaient pris racine en cet endroit. À vous de vous rendre sur place pour tenter d'identifier chacun des protagonistes de ce conte.

Jalousement sien.

 

Librement inspiré d'une légende bretonne et de ce livre :

 

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