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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Un voile qui les chiffonne

La fleur de la discorde.

 

 

 

Ce qu'il advint sur la rivière en une période trouble de notre histoire mérite d'en tirer de sages conclusions alors que les esprits s'échauffent pour un oui et pour un rien. Nous sommes au printemps 1789. La Loire vient de connaître un de ces épisodes climatiques qui ont laissé des traces cruelles dans les cœurs ; cinq semaines d'embâcle suivies d'une débâcle qui a mis bon nombre d'embarcations sur le flanc.

Heureusement pour lui, ce capitaine de coche d'eau avait eu la sagesse de se réfugier sur l'affluent Loiret, au lieu-dit Port Arthur, havre de secours quand la Loire fait le gros dos. Il échappa à la ruine qui toucha nombre de ses collègues bien moins prudents que lui. C'est peut-être fort de ce signe du destin, qu'il se pensa choisi par les dieux pour réaliser de grands desseins.

Bénéficiant de fait d'une réduction considérable de rivaux ; bien des bateaux avaient été emportés par la fonte subite de la banquise tandis que d'autres avaient péri broyés par l'étau de glace formé préalablement, il pensa qu'il y avait pour lui belle opportunité de gonfler ses prix tout en sélectionnant sa clientèle.

Il en avait soupé des gueux en vadrouille, parlant fort, refoulant du gosier à force de saucissonnades et de mangements avec œufs durs et ails. Il désirait se priver du commerce du petit peuple afin de lui préférer les gens de la haute aux belles manières et aux bourses bien garnies. Un changement de créneau qui valait bien quelques sacrifices et de petites modifications sur son bateau.

Il soigna l'accueil, aménagea sa cabane qui devint par la grâce d'un glissement sémantique une cabine. Il en fit un espace luxueux, cosy diraient nos amis d'outre-manche. Il y tendit des draperies, agrémenta les banquettes de coussins moelleux, proposa un ravitaillement gourmand et des vins bouchés de qualité. Il entrait dans une nouvelle dimension, inventant sans trop y songer, le concept de la croisière de luxe.

L'homme avait naturellement une faconde telle qu'il avait bien vite mis les ci-devant dans sa poche, transformant sa modeste prestation en passage obligé pour toute la noblesse de la Vallée des rois. Il convenait de s'être montré sur le coche d'eau des Princes. Chacun y allant d'une anecdote tirée des fariboles que leur servait le capitaine à la langue bien pendue.

Le succès entraîne toujours des jalousies, c'est la loi du genre et le prix à payer quand on parvient à s’extirper de sa modeste condition. C'est du moins ce que pensait ce capitaine. À fréquenter ainsi la fine fleur de l’aristocratie, il rêvait déjà d'anoblissement. Il se trompait lourdement, faquin il était, faquin il resterait aux yeux de ses clients à moins qu'il fasse preuve d'une marque distinctive, accordée par l'entourage immédiat du souverain.

Philippe, monsieur le frère du roi, avait à plusieurs reprises bénéficié des largesses d'un marinier qui pour complaire à ce puissant personnage avait mis les petits plats dans les grands. Gavé de courbettes, bénéficiant d'une gratuité qui était inversement proportionnelle à ses moyens colossaux, le Grand Prince se prit d'affection pour le Capitaine.

Un jour, il lui demanda ce qui lui ferait grand plaisir pour la juste récompense de ses largesses. L'homme de Loire lui confia qu'il rêvait de disposer du privilège de décorer sa grande voile carrée d'une fleur de Lys peinte par un artiste ayant les faveurs de la cour. La requête n'ayant rien de compliqué, il suffisait d'obtenir l'agrément du roi, pour que son coche d'eau devienne ainsi embarcation royale.

Ce fut fait comme en rêvait notre bon ligérien. Début juillet, il reçut sa voile peinte, une merveille qui le distinguait de tous les autres bateaux. Quand la voile était gonflée, on ne voyait que lui sur la rivière et surtout son immense fleur de lys peinte en bleu roi et surlignée de dorures étincelantes. L'artiste avait eu à subir les directives quelque peu autoritaires d'un manant qui avait des exigences de prince. Jamais avec lui, la devise des mariniers : « Gueux sur terre, seigneur sur l'eau ! » ne trouvait si parfaitement son expression.

Hélas, le vent de l'histoire tournait sans que notre homme ne s'en rendit compte, aveuglé qu'il était par son torchon aux couleurs de la royauté. Le temps passa, des murmures se faisaient à son approche quand la voile gonflée de son imposant symbole surgissait au loin. Quand il arrivait, il y avait toujours désormais un capitaine pour lui disputer le passage ou l'appontement.

Le capitaine mit sur le compte de la jalousie ce qui au fil des événements dans le pays était devenu une posture politique. La voile à la fleur de Lys faisait désormais désordre dans l'ère du temps. Trop près des étoiles, le vaniteux capitaine ne pouvait percevoir la terrible menace qui pesait sur sa tête.

La fuite de Varennes scella son sort. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre, gagna les rives de Loire. Le coche d'eau royal fut l'objet de la vindicte populaire. La foule est capable de tous les excès quand elle passe soudain de la plus totale docilité à la colère vindicative. C'est la voile peinte qui en fut la première victime, souillée qu'elle fut de coulée rouge sang.

Le pauvre homme au lieu de changer de torchon, de reprendre une voile vierge de toute marque distinctive s'employa à laver l'affront pour redonner son lustre à sa voile distinctive. Le lendemain, le vent de galerne soufflant à nouveau, il remit les couleurs du roi sur la rivière. Ce fut la provocation de trop. L'affaire tourna au vinaigre et un énorme chaland, commandé par un rouge de la pire espèce, éperonna le bateau du prétentieux.

Le rapport de force avait basculé. La Fleur de lys alla par le fond tandis que sur le bateau arborant une cocarde tricolore personne ne daigna tendre la main à celui qui pataugeait misérablement dans l'eau. Le capitaine trempé en perdit la tête, il prit la fuite et rejoignit les rangs des exilés, fuyant ce peuple bien braillard et vulgaire pour lui.

Ce qu'il devint, nul n'en sut jamais rien. Il fit bien cependant, de prendre quand il était encore temps, ses jambes à son cou. Peu de temps plus tard la chose n'aurait pas été possible. De cette aventure, les mariniers de Loire, ceux du moins qui se montrèrent toujours sages, se gardèrent bien de se mettre en avant ou d'afficher leurs opinions en peignant leur voile. Le grand torchon carré tout blanc est si majestueux quand il est gonflé par le vent qu'il n'est pas besoin d'y ajouter la plus petite trace d'orgueil et de peinture.

Immaculeusement sien.

Aquarelles de mon compère Jacques Duval

du duo

Du Val et Démon

Les oubliés du programme du Festival de Loire

 

 

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