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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

La main au collier

Entre Sarthe et Loir 

(rivières allant à icelle ...)

 

 

 

 

Il s'appelait Louis Rougé ce petit gars né à Notre-Dame-du-Pé dans cet Anjou où il faut bon vivre. Las, la douceur ne met jamais de beurre dans les épinards. Quand le ventre est vide, il faut bien trouver de quoi le remplir par n'importe quel moyen, c'est une question de survie. Mais avant que d'aller plus loin dans le récit de cette aventure, brossons-en le décor.

Louis Rougé est le rejeton d'un tisserand, un artisan de Daumeray, village situé à moins de 5 km de son lieu de naissance. Il est l'enfant de Jeanne Lemonnier qui épousa son père. Louis quant à lui, respecte une pratique pas si rare que ça dans nos provinces en unissant sa destinée à sa cousine germaine, Marie Rougé.

S'il agit ainsi c’est qu'il n'y a pas une grosse fortune dans la famille. Il gagnait sa croûte comme journalier quand il trouvait embauche chez les paysans du coin. Il vivait à Dauneray quand sa vie bascula dans la tragédie et qu'il devint malgré lui héros de feuilletons, de romans et de films. Il s'en serait bien passé, lui qui n'avait sans doute rien à faire d'une telle gloire posthume.

Nous sommes en 1854. Le second empire et ses fastes ne parviennent pas à endiguer la pauvreté dans les campagnes. Pour beaucoup c'est la misère la plus noire. L'Empereur en a parfaitement conscience puisque le 30 mai de cette année, le parlement crée le bagne de Cayenne en Guyane pour punir les malfrats poussés par la nécessité. Le pouvoir central a toujours su apporter les bonnes réponses aux maux du pays intérieur.

Pour l'heure, Louis n'en a cure tandis que la guerre de Crimée préoccupe davantage le monarque que les misères des pauvres gens. Le 9 juillet, l'existence du malheureux va prendre un vilain tour. Poussé par la nécessité de nourrir les siens, il a profité de la nuit pour braconner. La chasse demeure un privilège qui n'échoit pas à ceux qui travaillent la terre. Nobles, châtelains et bourgeois se réservent les prélèvements cynégétiques tandis que les gendarmes concourent à maintenir ce privilège honteux.

Le gendarme Javelle et son collègue viennent de surprendre le Louis avec un lièvre qui manifestement est passé de vie à trépas de manière délictueuse. Louis est pris de panique, il cherche à se dérober au bras séculier. Il est armé, il tire une première fois, sans doute pour effrayer les pandores. Leur détermination ne faiblissant pas, il tire une fois encore, une fois de trop. Javelle est touché, il s'effondre.

Le collègue de la victime part chercher du secours ce qui laisse l'opportunité à Louis de s'enfuir. Commencent alors pour lui deux années de clandestinité, de traque et d'angoisse. Son aventure est connue de tous. Dans le pays, quand quelqu'un châtie un cogne, il bénéficie du soutien discret d'une population qui souffre en silence.

Louis va trouver de bonnes âmes pour garder sous le boisseau sa longue cavale. Il trouvera greniers ou caves, granges ou cabanes pour se cacher tandis que malgré le manque de ressources des uns et des autres, il est nourri grâce à la complicité de ses nombreux amis.

Cette vie clandestine l'empêche de voir sa famille qui est étroitement surveillée par les gendarmes, il en souffre. Il pense à l'exil, à fuir son Anjou où le braconnier est devenu une bête traquée. Mais comment faire sans le sou pour obtenir un passeport, de l'argent et tenter une nouvelle vie ailleurs ?

Il se sent seul, il est en manque d'affection. Il va trouver du réconfort auprès d'une agréable connaissance avec laquelle il entretient depuis longtemps une liaison qu'il convient de garder secrète. Hélas, les secrets d’alcôve sont souvent les moins bien gardés. La liaison adultère est connue de la maréchaussée. Le commissaire, par des moyens qui appartiennent à la profession, obtient la complicité de la dame. Louis sera pris la main au collier, sans pouvoir prendre ses jambes à son cou. C'en est fini de la cavale du cavaleur !

Son procès est expéditif et c'est certainement pour ça qu'on l'expédie bien loin de son Anjou natal. Il va prendre la mer, les fers au pieds pour subir sa peine dans l'île du salut. Il tente bien de s'évader. La forêt de Guyane n'a rien à voir avec celles qu'il arpentait entre Loir et Sarthe. Il est repris, puni et meurt, malade et à bout de forces à tout juste 40 ans, le 19 avril 1858.

Il serait resté dans l'ombre si Ferdinand Hervé-Bazin, le grand-père d'Hervé Bazin, n'avait animé les pages du journal : Le petit Angevin avec un feuilleton qui laissa les lecteurs en haleine du 4 mars au 29 octobre 1882. Le succès aidant un livre fut publié sous le titre de Rouget ou le braconnier d'Anjou.

D'autres emboîteront ses pas pour célébrer à leur manière la courte épopée de ce brave bonhomme, victime exemplaire de la dureté d'une époque. Ce qu'il advint du pauvre gendarme Javelle passa totalement au second plan. Héros bien malgré lui, c'est curieusement grâce aux écrits que cet analphabète devint un personnage légendaire.

En Anjou, chaque année, une troupe de théâtre rejoue le drame sur les lieux mêmes de l'aventure. Une randonnée sur les traces du fuyard existe également tandis qu'un film de Gilles Cousin est sorti en 1989 sur nos écrans. Voilà les sinueux chemins de la renommée pour un malheureux coup de fusil et un lapin qui n'a même pas été cuisiné.

Clandestinement sien.

 

Hommage aux damnés de Cayenne
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