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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

La confrérie des « mangeux de Lune »

Pas de quartier  ...

 

 

 

« La chasse détourne du labourage et du commerce et rend fainéants les vilains » ordonnance de 1396 prise par Charles VI. La chasse devient une prérogative royale déléguée à la noblesse et aux seigneurs haut justiciers.

Dans la seigneurie de La Trémouille comme dans tous les domaines appartenant à un noble, les manants n'avaient guère le temps de baguenauder dans les bois ou le long des rivières. Il faut reconnaître qu'ils n'en avaient pas le droit non plus. La chasse était privilège du Baron tandis que la pêche relevait de deux juridictions. La Loire étant naviguée, le poisson était propriété du roi. Gare à celui qui était pris la main au filet. Le fouet tout d'abord puis les galères pour découvrir les vertus de l'eau salée. Quant aux affluents, étant dans le domaine du seigneur, il n'était pas question d'y prendre du poisson.

Une interdiction, fut-elle assortie de lourdes sanctions ne dissuade jamais ceux qui ont faim ou simplement l'envie de tromper ceux qui s'accaparent bien des privilèges. En la matière, la nécessité contournait d'autant plus la loi que le ventre réclamait des protéines que ces braves gens ne pouvaient s'offrir, faute de moyens.

Les plus malins se mirent en demeure de se faire mangeux de Lune. Non qu'ils veuillent décrocher pour le dévorer le satellite de notre Planète, mais parce que c'était la nuit venue, que des ombres furtives, allaient taquiner le goujon ou piéger le garenne. Ils se firent braconniers par nécessité tout autant que par plaisir tout en pensant de par devers eux que Charles VI n'y connaissait vraiment rien ; « Pour travailler le jour et braconner la nuit, il ne faut pas être fainéant. »

La Loire, avec l’irrégularité de son cours leur donna de belles occasions de faire bonne et grande pêche. Quand elle quittait son lit pour envahir les herbes folles, des boires et et les varennes, rien n'était plus facile que de piéger les poissons qui allaient se dégourdir les nageoires dans le Val. Un trou, une dépression, un gourd, une astucieuse dérivation prenaient au piège les aventureux. La Loire se retirant, ceux qui n'avaient pas pris leurs nageoires à leurs ouïes, se trouvaient ainsi bon à être cueillis sans enfreindre la règle.

Naturellement, les hommes du roi comme ceux du seigneur n'ayant pas une conception rigoureuse de la loi, il convenait malgré tout d'agir loin de leurs yeux tatillons. La nuit, tous les poissons pris demeurent gris. Nul reflet d'argent pour dénoncer le maraudeur. Il n'y avait plus qu'à remplir les musettes et les bourriches, les paniers et les viviers.

Pour les animaux terrestres, le risque était plus grand. Il fallait agir sur les terres du Baron. La discrétion s'imposait tout autant que le silence. Faire le coup de fusil eut été folie véritable. C'était la plus sûre manière de se faire tirer l'oreille et bien plus si le garde vous avait dans le collimateur. Les braconniers usèrent ainsi de techniques discrètes, exemptes du moindre bruit.

Les uns dressèrent des petits compagnons pour les laisser agir à leur place. Un prédateur au service d'un plus malin, la chose était possible avec le faucon, la belette, le cormoran même, le chien pourvu qu'il n'aboie pas. Personne hélas ne parvint à se concilier les services d'un renard, même en lui promettant un joli fromage. Goupil étant trop individualiste pour se mettre au service d'un tiers.

Les autres imaginèrent des pièges, des trappes, des chausse-trappes, des filets et des fosses. Tout était possible pour prendre par surprise l'animal en quête de sa pitance. La rouerie des braconniers était sans limite, l'imagination poussée par la gourmandise si elle ne vous donne pas des ailes, vous permet néanmoins de faire preuve d'inventivité.

Les pêcheurs, observant leurs collègues se dirent qu'il y avait là des idées non pas à creuser, mais à transposer dans la rivière. Habiles au tressage de l'osier, ils firent ainsi des nasses qui firent des merveilles. Ne restait plus qu'à les relever à la nuit venue et sans se faire prendre, naturellement. Nos joyeux braconniers de la Lune pourtant n'étaient pas au bout de leur peine. Si poissons et gibiers tombaient dans leurs escarcelles, les nuits sans Lune ne font pas tous les jours de la semaine. Nécessité s'imposait de conserver ce qui n'était pas mangé dans la foulée.

Une fois encore, il fallait se donner la main car la réglementation royale n'avait d'autre but que de rendre la vie impossible aux braves gens. Il est possible du reste que cette manière d'agir du pouvoir n'ait jamais différé en dépit des changements de régime. D'autres mangeux de Lune venaient à leurs secours…

Le sel était alors le moyen le plus discret de conserver des aliments. Le fumage pouvait faire aussi bien l'affaire si ce n'est que la fumée vous dénonce à quelques lieux à la ronde. Pour se fournir en sel, deux filières. La légale en passant au grenier à sel pour subir l'odieuse gabelle ou en se fournissant auprès des faux-sauniers, ces trafiquants qui allaient sur la Loire ou sur les chemins pour vendre moins cher que le roi, ce précieux condiment.

Une économie parallèle s'était instaurée pour tromper gabelous et gardes, les maîtres et leurs valets, le roi et ses séides. Chasseurs, pêcheurs, faux-sauniers pouvaient s'ils se faisaient prendre, se retrouver sur le même banc d'infamie, une rame à la main, à chanter les louanges d'une belle dame de nage. C'est ainsi que le pouvoir pensait leur mettre du plomb dans la tête avec de lourdes chaînes aux pieds. Les puissants ont toujours eu du mal à comprendre leurs sujets.

Salinement leur.

 

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