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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Julien l'hospitalier

Fuir la malédiction

 

 

 

Ce qu'il advint à ce beau jeune homme mérite de vous être raconté pour l'édification de tous et la sagesse de quelques-uns. En ces temps de tourments et de rejets des autres, il est bon parfois de retrouver l'essentiel par le truchement des contes. Ainsi donc, je vous invite, une fois encore, à traverser une rivière, pleine de périls et d'incertitudes.

Le destin bascula pour Julien lors d'une partie de chasse, activité à laquelle il aimait à passer son temps alors que la vie jusqu'alors lui avait proposé le meilleur. Enfant chéri de ses deux parents, des bourgeois ne manquant de rien qui lui avaient octroyé une belle éducation, Julien était promis à un avenir radieux. Le commerce sur la Loire battait son plein, il reprendrait le négoce de son père, spécialisé dans la vente des chapelets fabriqués à Saumur, une activité en plein essor tant le grand pèlerinage de Saint-Jacques mettait des multitudes sur la route.

Julien courait le massif forestier de Chandelais entre Loir et Loire. Cette vaste forêt giboyeuse de plus de mille hectares composée de chênes et de hêtres était alors le paradis des cervidés, la proie préférée de ce cavalier émérite qui pratiquait une chasse à la poursuite sans avoir recours à une meute. L'homme faisant corps avec son destrier avec le sentiment d'offrir une bataille à armes égales avec sa proie. Julien était ainsi, il avait une haute idée du bien et du mal.

Il poursuivait depuis près de deux heures, un formidable dix cors, un mâle somptueux, racé, puissant qui se refusait à abdiquer devant ce couple étrange. L'animal était sorti du bois pour tenter de fuir en traversant la Loire non loin de La Chapelle sur Loire. C'est en plongeant précipitamment dans les flots que la bête traquée se brisa une corne contre un chêne vénérable. Il fut soudain estourbi par un choc d'une rare violence.

Le vieux cerf allait sombrer dans les flots quand Julien descendit de sa monture pour se porter à son secours. Par chance, il y avait plus en aval un arbre mort qui barrait la rivière. Il s'y porta et réussit à agripper le malheureux pour le bloquer dans les branches. Puis, revenant à son cheval, il se saisit d'une corde dont il fixa une extrémité à la selle afin de tirer le cerf de ce mauvais pas.

Revenu sur la berge grâce à l'effort conjugué de Julien et de son cheval, celui qui était jusque-là un fier dix cors, retrouva ses esprits. Il flageolait sur ses jambes, était une proie aisée pour le chasseur qui n'avait plus qu'à porter le coup de grâce. Mais Julien n'était pas de cette trempe là. Il caressa la bête pour l'apaiser, lui tapa sur la croupe pour l'inviter à s'enfuir. C'est alors que l'animal se mit à parler.

« Noble chasseur, ton geste prouve ô combien ta générosité et ton esprit chevaleresque. Je te remercie de toute mon âme. Je vais te faire en échange, un curieux cadeau. Je te connais, Julien le fils des marchands de chapelets. Tu as eu le malheur de subir la malédiction d'un méchant homme, un sorcier jaloux de la réussite des tiens. Tu es appelé un jour à tuer tes parents, rien ni personne ne peut désormais empêcher ce drame si ce n'est toi en fuyant les tiens. »

Julien n'en revenait pas. Un cerf qui parlait était déjà chose extraordinaire mais qui plus est, il venait de l'ébranler au plus haut point par cette terrible révélation à laquelle, en homme de foi, il accorda immédiatement créance. Pourtant Julien ne fut pas au bout de ses surprises, l'animal après s'être adressé à lui s'en alla d'un pas tranquille. Julien le suivait des yeux quand il le vit se transformer en un vieux pèlerin qui le salua d'un signe amical de la main avant que de disparaître au détour d'un virage du chemin de halage.

Julien aurait pu croire qu'il avait été victime d'une hallucination s'il n'y avait à ses pieds, cette corne brisée qui gisait sur le sol. Il la garda comme le plus précieux des trophées et jamais il ne se sépara d'elle au cours d'une existence qui venait de basculer. L'endroit du reste se nomme encore « La Corne du Cerf », vous pouvez le vérifier par vous-même.

De retour à Saumur, Julien avertit ses parents qu'il allait les quitter pour toujours, abandonner leurs rêves de succession pour partir vivre de charité en un lieu secret. Les parents n'eurent pas besoin d'explications, la gravité de leur fils attestait qu'il avait une raison impérieuse dont il ne voulait rien leur dire. Ils n'acceptaient pas cette décision de gaîté de cœur, c'est le moins que l'on puisse dire mais firent tout pour que cet adieu soit porteur d'un nouveau départ pour leur cher fils. Ils lui remirent un viatique conséquent pour changer d'existence. Leurs adieux furent poignants…

Julien partit loin, laissant son cheval à contre cœur, il remonta la Loire au-delà d'Orléans se disant que jamais ses parents ne dépasseraient cette cité, principal centre commercial de l'époque. Il arrêta sa fuite sur la rive gauche, non loin du pont de Jargeau dont la légende affirme qu'il a été jeté sur la Loire par le diable en personne. Il n'y avait pas plus bel endroit pour un maudit comme lui.

Là, à deux pas de ce qui serait bien plus tard Les Vernelles, la maison de Maurice Genevoix, Julien bâtit une « hospitalis domus », une maison où il hébergera des marcheurs sur le chemin de Saint Jacques, leur offrant le gîte et le couvert en mémoire du cerf devenu pèlerin sous ses yeux. Il avait assez reçu de ses parents pour vivre ainsi le reste de son âge en faisant le bien autour de lui. Il compléta son projet en acquérant une barque afin de passer ses hôtes sur l'autre rive afin de leur éviter de payer l'octroi.

 

Le temps passa, Julien l'hospitalier avait acquis une réputation de sainteté dans toute la région. Chacun savait qu'à Saint Denis, il y avait un refuge pour ceux qui font la route. Sa renommée fut telle que le village devint plus tard Saint Denis de l'Hôtel en mémoire de cet homme. Mais le destin n'avait pas achevé son noir dessein.

Un jour qu'il conviendrait d'oublier à jamais, ses parents, au déclin de leur vie décidèrent de faire le pèlerinage en pensant à leur fils disparu. Pour quelle raison, ils n'empruntèrent pas la voie littérale ? pour tenter de rejoindre le Puy en Velay en remontant la Loire, nul ne le saura jamais. Le diable étant sans nul doute dans le secret.

Ils avaient beaucoup changé au point que Julien ne reconnut pas ces deux vieux marcheurs vêtus d'humbles guenilles qui vinrent réclamer l'hospitalité en sa demeure, désormais connue de tous. Si l'enfant ne s'était rendu compte de rien, il n'en était pas de même pour une mère dont l'instinct est infaillible. Elle ne dit rien, persuadée alors qu'elle se devait de respecter le vœu de son cher fils.

Le lendemain matin, comme à son habitude, Julien invita les deux voyageurs à profiter de sa barque pour passer la rivière sans bourse déliée. Ce jour-là, la Loire était grosse de flots tumultueux. En dépit de cette sourde menace, Julien ayant acquis au fil du temps une dextérité sans pareille dans l'art du passeur, se lança dans une traversée particulièrement périlleuse.

 

Au milieu des flots, morte d'angoisse, la mère se leva pour prendre son enfant dans ses bras et l'embrasser en lui avouant qui ils étaient. Ce fut le drame tant redouté depuis si longtemps. La barque chavira et les trois passagers disparurent dans un courant colérique. La malédiction avait trouvé son aboutissement.

Julien seul échappa au naufrage. Un formidable cerf à la corne brisée vint se porter à son secours. Le passeur s’agrippa à son encolure pour finir par remettre pied à terre sur la rive gauche, du côté de Jargeau. Le cerf, une fois encore s'en alla après lui avoir déclaré : « Rien jamais ne pouvait aller contre cette malédiction. Tu as repoussé le plus possible son échéance, sois en fier. Tes parents sont morts heureux de t'avoir retrouvé. C'est le seul réconfort que je peux t'apporter ! »

Puis comme lors de leur première rencontre, l'animal partit tranquillement puis devint cette fois un lépreux qui agita sa crécelle. Julien se signa, comprenant quelle serait sa fin. Il n'en tira ni regret ni contrariété. Il avait fait le bien. Il continua de le faire tant que ses forces le lui permirent.

Légendairement sien.

 

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