Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Gaston le lymphatique sympathique.

Un emploi taillé sur mesure.

 

 

 

Gaston, ce pauvre garçon manquait singulièrement d’allant. Il était de ces personnages que l’on dit lymphatique, empreint d’une langueur qui rendait chacune de ses actions d’une incroyable lenteur. Il exaspérait tout ceux pour qui le temps c’est de l’argent, lui qui passait le sien à bailler aux corneilles, à humer le vent et à regarder le ciel.

Il eut été qualifié d'hédoniste, de jouisseur bienheureux s’il avait eu un peu de culture pour justifier son comportement avec des excuses savantes. Lui ne savait autrement justifier son attitude en disant tout simplement qu’il aimait prendre son temps parce que mourir peut attendre. Il était connu comme Gaston le mou, sobriquet qui n’était nullement méchant mais un simple constat formulé avec le sourire.

La réalité avait vite rattrapé le malheureux. Sa torpeur, son incapacité chronique à accélérer le pas ou à tenir un rythme acceptable l’avait contraint à l’inactivité. Les employeurs le prétendaient non rentable, une constatation qui ne supportait aucune contestation. Il aurait fallu lui confier des tâches qui ne nécessitaient aucun effort physique et si possible, bien peu de réflexion. Il eut été d’un milieu privilégié qu’il aurait fait un excellent sénateur, mais le pauvre n’avait aucun entregent.

Monsieur l’échevin, bonhomme soucieux de ses concitoyens, voyant la détresse de ce pauvre diable, prit le parti de lui trouver un emploi dans sa municipalité. La chose provoqua bien des protestations tant la réputation de ce garçon avait largement dépassé le cadre de son quartier. Chacun connaissait ici, ce bienheureux illuminé qui tenait plus du paresseux que de l’humain laborieux. Qu’allait-il pouvoir faire dans le village ?

La première idée du magistrat fut de lui confier la responsabilité de la sécurité et de la garde des enfants. Gaston devait en premier lieu assurer la traversée des familles sur le passage piéton, puis prendre en charge la surveillance des récréations et de la cantine. Un emploi sur mesure pour ce gentil personnage qui plus de tout autre, passa de longues années à l’école primaire du bourg, prenant largement son temps pour franchir les différents paliers.

Hélas, notre cher Gaston n’arrivait jamais à l’heure. Le chemin de son domicile jusqu’au groupe scolaire l’invitait toujours à reprendre ses habitudes passées de l’école buissonnière. Il se laissait distraire par le vol d’un étourneau, les facéties d’un lièvre, le mouvement des branches tandis qu’il tenait grande conversation avec un âne au pré. Rien, non vraiment rien ne pouvait le contraindre à la ponctualité.

De guerre lasse, l’édile renonça à cette fonction pour lui confier un rôle qui depuis longtemps avait disparu dans nos campagnes. Gaston serait chargé d’annoncer les nouvelles importantes, les manifestations, les décrets à toute la population. Crieur de rue il serait, économisant ainsi l’achat des quelques panneaux lumineux comme cela se pratique ailleurs. Seul souci d’ordre technique, le roulement de tambour dans les mains de ce placide personnage ne ressemblait à rien qui vaille. Le maire lui confia une cloche qui avait servi au dernier agent qui se fut chargé de cette mission importante.

 

Bien vite l’affaire tourna au fiasco. Si Gaston se chargeait fort honorablement de sa mission, il avait la déplorable manie de ne jamais connaître la date tant et si bien que la plupart de ses annonces présentaient des activités qui s’étaient déroulées la vieille ou quelques jours avant. Ce fut une attraction fort plaisante au début pour les villageois qui, cependant, ne tardèrent pas à s’indigner de cet anachronisme fâcheux. Il convenait de trouver un rôle dans les cordes de ce curieux employé.

L’opposition faisait des gorges chaudes de cette honteuse gabegie des deniers publics. Son chef de file voulut en faire une affaire d’état à l’échelle du village. Le maire était fort embarrassé quoique bien décidé à trouver une fonction que puisse assumer celui qui était plus qu’un symbole dans le pays. Parvenir à lui mettre le pied à l’étrier serait pour lui une victoire politique retentissante qui lui ouvrirait les portes de la députation.

C’est la remarque de l’un de ses adjoints qui fit la différence. Un soir alors que tous deux discutaient après un conseil municipal houleux dont Gaston avait été le principal sujet, le conseiller lui déclara : « Monsieur le Maire, il convient de couper l’herbe sous le pied à l’opposition et mettre un terme à cette farce ! » Le premier magistrat n’entendait nullement baisser pavillon et avouer sa défaite, il trouva dans la formule de quoi apporter une réponse cinglante à toutes les critiques.

Quels sont les méandres qu’empruntèrent les réflexions de l’élu ? Nul ne pourra le dire. Comment eut-il cette idée lumineuse ? Cela demeure un mystère d’autant plus qu’il ignorait alors que Gaston avait pour unique talent de jouer à merveille du pipeau. Il lui confia simplement l’entretien des bas-côtés des routes communales et des bordures des chemins pédestres. Gaston couperait l’herbe sous le pied de ses détracteurs.

Quand l’annonce fut officialisée au conseil municipal il y eut des protestations véhémentes. Il faudrait acheter un petit tracteur équipé d’une tondeuse car jamais le brave Gaston ne réussirait à pousser une tondeuse. Il y avait même un grand risque qu’il ne s’endorme au volant de son engin. Le maire riait sous cape, il déclara que chacun se rendrait compte de la justesse de son choix.

Depuis, dans ce village paisible, les fossés et les accotements sont merveilleusement entretenus. La qualité du travail de Gaston a non seulement réuni tous les suffrages, mais qui plus est, il est devenu une attraction touristique et un exemple à l’échelle non pas du canton ni même du département mais bien de toute la région et plus loin encore.

Gaston continue d’aller à son train, de ne rien faire et surtout de prendre son temps pour le faire bien. Il se contente de souffler dans son pipeau, allongé sur l’herbe tandis que les moutons du petit troupeau qui lui a été confié paissent paisiblement autour de lui. Quand un visiteur ou un curieux, un lointain touriste attiré par ce phénomène ou un journaliste parisien en mal d’article viennent s’enquérir de cet employé municipal hors du commun, il y a toujours un habitant hilare pour leur répondre : « le Mou tond ! »

Quant à monsieur le Maire, il est devenu Ministre des collectivités territoriales et de l’environnement. Une promotion qu’il doit tout spécialement à son employé modèle, celui qui ne fait rien de ses journées. Il est bien sûr fort délicat de tirer une morale de cette histoire, je ne voudrais pas que l’on vienne me chercher des poux sur la tonsure.

Placidement sien.

 

Message subliminal

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article