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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Dans la rivière de sable et de légendes !

La carpe miroir

 

 

Il advint un jour, le long d'une grande et majestueuse rivière une aventure étonnante. La Loire, de sa source à son estuaire transporte autant de légendes que de sable. Rivière redoutée pour ses débordements, appréciée grâce à la richesse de ses limons, elle interroge et inquiète à travers les histoires qu'elle a longtemps enfouies dans la mémoire des ligériens. Elle fut appelée « Liger » : la belle femme volage le long des rivages.

Quand roulent ses flots, elle réjouit ou inquiète les riverains, charrie cailloux et troncs d'arbres, transporte les rumeurs, libère l'imaginaire. Elle murmure alanguie, elle feule dans la fureur de ses colères, elle s'endort en ses étiages, elle se réveille brusquement au premier orage. Certains l'évoquent comme une belle capricieuse, d'autres plus respectueux disent d'elle, avec respect et affection, qu'elle est mystérieuse et imprévisible. Tous malgré tout l'aiment d'une passion que les gens d'ailleurs peinent à comprendre.

Cette histoire n'a pas d'ancrage précis. Comme la Loire, elle est de partout à la fois, pourvu que la dame ait conquis le cœur de ceux qui la regardent couler. Tout au long de son cours, là où il y eut des fous manquant de sagesse pour tenter de la dompter afin de voguer sur ses eaux tumultueuses, irrégulières, dangereuses, incertaines, ce récit a pu se dérouler ... Prenez la peine de le suivre.

Petit Pierre était le dernier fils d'un bonhomme qui tentait de gagner sa pitance en se vendant comme gobeux : haleur qui tire la corde pour que passent les mariniers et leurs bateaux. Un labeur harassant qui dépendait du sens du vent. Quand le vent de Galerne était au rendez-vous, manquait l'ouvrage et surtout les moyens de nourrir les enfants.

Pitchoune comme l'appelait les siens était un enfant charmant, d'humeur toujours égale, prêt à rendre service à qui le sollicitait. Obéissant, il se pliait aux recommandations du père et de ses frères et sœurs. Il portait bien malgré lui la lourde responsabilité d'une mère couturière qui n'avait pas survécu à sa naissance. Un deuil qu'il portait comme un lourd reproche, faisant de lui le souffre-douleur des siens.

Quand Pitchoune atteignit l'âge de pouvoir s'enrôler dans la Navale, le père n'hésita pas un seul instant à se priver de celui qui chaque jour lui rappelait sa regrettée épouse. La marine de Colbert avait grand besoin de bras, un engagement assurait de quoi faire bouillir la marmite pour ceux qui restaient au pays. Des recruteurs sillonnaient le royaume pour convaincre des volontaires et surtout enrôler à leur insu des ivrognes ou obtenir l'engagement d'un gamin contre son gré. Pitchoune était du lot de ces malgré-eux qui constituèrent le gros de la troupe destinée à servir de chair à canon.


Pichoune devait embarquer au changement d'année quand il aurait l'âge requis. Son père lui avait annoncé la nouvelle tout comme il avait justifié cet engagement par son désir d'acheter une barque de pêche à ses deux frères ainés pour qu'ils deviennent pêcheurs de Loire. Toi le puîné, tu sillonneras le monde et vivras de belles aventures tandis que tes frères vivront chichement au pays. Ta pauvre mère aurait été heureuse pour toi !


Pitchoune n'avait plus qu'à obéir et attendre que les recruteurs ne viennent l'embarquer de force. Malheureux comme les pierres, il trouva refuge auprès de sa chère Loire, celle qui par sa douce présence, efface les peines et les chagrins. Il suffit de regarder l'eau couler pour que les mauvaises pensées filent avec son courant.

Sur son chemin, Pitchoune croisa Irène, la sorcière comme on disait dans le pays. La femme n'avait plus d'âge. D'elle, émanait un étrange mystère ; elle était à la fois repoussante par sa crasse et envoûtante par la puissance hypnotique de ses yeux plus clairs que la rivière. Elle venait de bauger sa brouette contenant ses merveilleux fromages de chèvre dans une boucheture profonde. Sans qu'elle n'ait besoin de quémander son aide, le gentil gamin releva la bérouette et alla quérir les délicieux crottins en se maculant de boue.

Pitchoune ayant tout remis en ordre s'inquiéta de la cheville de la vieille femme qui avait trébuché sur une racine piégeuse. La voyant un peu enflée et connaissant les secrets de la nature, il lui fit un cataplasme d'argile. Puis Pitchoune poussa la bérouette jusqu'à la maison d'Irène, au cœur du bourg.

Touchée par tant de prévenance, celle qui était repoussée et crainte par tous les habitants de l'endroit remercia vivement son bienfaiteur. Avant qu'il ne la laisse seule, la birette s'adressa à lui : « Écoute-moi bien gamin ! Je connais ton histoire et surtout le dernier épisode de celle-ci. Tu ne veux pas quitter les bords de Loire. Les tiens te demandent de partir sans se soucier de ton attachement à notre pays. Personne ne peut t'aider, seule peut-être la mystérieuse carpe miroir qui se cache dans les flots et qu'on nomme Ondine ! »

La vieille femme lui offrit une tisane aux saveurs étranges, une préparation de la sorcière qui avait sans nul doute, des vertus magiques. Pitchoune but sans crainte, persuadé que dame Irène lui faisait offrande bienveillante. La birette continua : « Une nuit sans Lune, il te faudra trouver sous un saule, Ondine carpe qui réclame son amoureux. Elle saura bien sûr que tu n'es pas celui qu'elle cherche depuis si longtemps. Qu'importe, elle viendra réclamer tes caresses. Alors, elle te transmettra le pouvoir de changer le cours de ta destinée … ! »

 

Le gamin se sentit transformé en sortant de la masure. La boisson avait agi sur lui. Il était mu par une nouvelle détermination, inflexible cette fois : Personne ne le contraindrait à quitter ses chers bords de Loire ! Il se mettrait en quête de la carpe magique pour qu'elle lui transmette son secret et sa force.

Les nuits sans lune, le gamin sillonnait les berges à la recherche d'un saule et de la fameuse carpe. Nombreuses furent ses nuits infructueuses. Il sentait poindre parfois le découragement d'autant que la date fatidique du passage du recruteur approchait. Cependant, il savait au fond de lui que la vieille n'avait pas menti. Une nuit prochaine, il en était certain, sa bonne étoile le libérerait de cette terrible menace.

Ce moment-là arriva, quelques jours seulement avant la venue de l'envoyé du roi. Il vit un saule pleureur dont là où l'abre affleurait avec les flots. Il perçut aussi un mouvement dans l'eau, le dos d'un poisson qui venait se frotter aux dernières branches. De l'arbre semblaient monter des soupirs tandis que dans la Loire, une clarté émanait de la carpe.

Pitchoune eut crainte d'interrompre une parade amoureuse. Il hésita longtemps avant que de signaler sa présence : « Pardon madame la carpe, Irène m'a dit que vous étiez la seule à pouvoir m'aider afin d'empêcher la terrible menace qui pèse sur ma tête ! » C'est alors que vint vers lui Ondine, la carpe miroir qui lui répondit : « La gentille sorcière que voilà. Elle connait les secrets de la nature. Je ne puis malheureusement rien pour toi mon gentil garçon. Tout ce qui peut advenir désormais ne dépend que de toi ! » Le garçon parut un moment sous le choc de ce qu'il prit pour un désaveu, un mauvais coup du sort ou encore la fin de toute espérance.

 

Ondine, la carpe, sentit son désarroi. Elle s'approcha plus encore de lui en prenant bien garde de se trouver face à Vénus, le corps céleste le plus brillant du ciel. « Regarde-toi dans les reflets de mes écailles. Tu trouveras la seule réponse qui vaille à ton problème ! » Pitchoune vit alors des images se refléter sur le corps de la carpe.

C'était incroyable, il se trouvait là, dans la maison familiale, devant son père et ses frères et sœurs. Il s'adressait à eux et plus incroyable encore il entendait ses paroles. La scène à laquelle il assistait avait quelque chose de surréaliste. Il ne parvenait pas à se reconnaître tout à fait. Il n'était plus ce gamin timide et effacé. Il parlait calmement certes mais avec une détermination inflexible. Tous l'écoutaient sans oser le contredire …

Après avoir regardé cette scène, Pierre remercia la carpe qui venait de lui ouvrir les yeux. Le reflet qu'il avait vu de lui l'avait transfiguré. Il rentra chez lui, le pas décidé et le cœur en joie. Le lendemain matin, quand son père le salua de son habituel : « bonjour petit Pierre » tandis que ses frères et sœurs le saluaient en le gratifiant d'un Pitchoune affectueux, le jeune homme prit la parole d'un ton ferme : « À partir d'aujourd'hui, vous m’appellerez tous Pierre car tel est mon prénom ! »

Tous rirent de cette saillie. Pierre pourtant ne se découragea pas : «  C'est fini le temps de ne voir en moi qu'un gamin qui vous doit obéissance et respect. J'ai atteint l'âge de décider par moi-même ce que sera ma vie tout autant que d'être respecté. Je n'irai pas à la Navale, je travaillerai au pays et je vous achèterai mes frères ce bateau que vous voulez à la condition que vous ne soyez jamais pêcheurs. Vous n'aurez qu'à devenir passeurs, nous en avons grand besoin ici. Quant à vous mon père, je ne vous coûterai plus un sou et bien au contraire, je subviendrai à vos vieux jours. »

Pierre quitta une demeure plongée dans le silence . Il se dirigea vers le port, fort de sa détermination nouvelle, il alla directement dans l'officine d'un marchand. Il demanda à être embauché et le fut sur le champ ; le marchand ayant été impressionné par l’aplomb du gamin. En peu de temps, il devint un rouage essentiel de cette grande maison de commerce, apprit à lire et à écrire et tomba follement amoureux de la fille du patron. La belle partagea cette passion et trois ans plus tard, Pierre était à la tête d'une riche entreprise de fret fluvial.

Il tint ses engagement envers les siens qui jamais plus ne l'appelèrent Petit Pierre ou Pitchoune. Une fois par mois, à la nouvelle lune, Pierre disparaissait nuitamment pour se rendre sous un saule pleureur. Quelques personnes prétendirent qu'il parlait à la rivière, d'autres qu'il s'adressait à l’étoile Sirius, beaucoup le pensèrent un peu dérangé.

Il venait simplement retrouver Ondine et lire dans ses écailles le cours de son destin. C'est ainsi qu'il n'y eut jamais marchand plus avisé que lui. Il ne fut jamais surpris par une crue, une embâcle ou un naufrage. Ses concurrents pensaient qu'il avait une sorte de sixième sens. Il s'en moquait bien ! Il n'oublia jamais non plus sa chère Irène à qui chaque semaine il achetait au triple de leur prix, des fromages de chèvre, onctueux à souhait.

La Loire coule toujours, elle file son destin entre sable et légende. Celle-ci n'est qu'une parmi des milliers. Ondine demeure cachée dans les flots. Elle peut, si vous avez assez de sagesse pour cela, vous donner à voir le cours de votre destin. Pour cela, il convient d'avoir un cœur pur et de nobles intentions. Dans le cas contraire, votre reflet risquerait de vous effrayer.

 

Réflexivement sien.

Aquarelles de Jacques Duval

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