Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Comme un cheveu sur la soupe.

L'aventure ne se vit que de l'intérieur.

 

 

Ils sont partis de Tours et pour certains d'un peu plus en amont pour rejoindre, comme les glorieux anciens la lointaine Orléans, la grande inflexion de la rivière, ce coude qui ressemble à un genou (Genabum). C'est là que se tient le Festival de Loire comme jadis siégeaient les représentants de la Confrérie des Marchands. Ils ont remonté le temps et défié le courant, le faible niveau d'eau et le passage des ponts encombrés des vestiges des bombardements de la seconde guerre. La flottille s'est gonflée de nouvelles embarcations au fur et à mesure de leur programmation pour se compter vingt-cinq en arrivant au port.

 

C'est le Grand Retournement qui démontre que l'impossible n'est pas marinier, que la route n'est pas le plus logique moyen de se mouvoir pour un bateau. Ceci affirmé, il faut admettre les multiples difficultés rencontrées, le besoin de se donner la main pour franchir ce qui ne peut se faire sans risque. Ils sont ainsi entrés en fraternité comme les mariniers d'autrefois.

Tout comme ceux-là, ils se sont trouvés sous le soleil brûlant, sous la pluie cinglante, dans le froid d'un petit matin brumeux, dans le vent et même la tempête et même les égouts d'une cité royale. Ils n'ont pas renoncé, les obstacles les ont renforcés, façonnés, burinés, confirmés dans cette passion ligérienne qui les a poussés à tenter cette folie.

Au fil des étapes, la fatigue aidant, ils ont éprouvé le besoin de se retrouver, de chercher dans le groupe ce besoin de solidarité que les épreuves ont imposé. Il y eut des escales formidables quand d'autres leur ont laissé le goût amer du mépris notamment dans une grande ville qu'il convient d'oublier. C'est fort de ce sentiment puissant que plus le but approche, plus ils ont tendance à s'isoler dans une bulle qui place à distance ceux qu'ils nomment affectueusement « Les culs terreux » comme le firent jadis ceux dont ils retrouvent l'état d'esprit.

Vivre l'épopée des « Chie dans l'eau » n'est pas sans conséquence. Plus le temps passe, plus ils se métamorphosent en vieux loups de rivière. Hommes et femmes réunis dans ce grand Retournement ne sont plus tout à fait des terriens comme ceux qui viennent à leur rencontre. Pour les avoir accompagnés à distance afin d'animer les étapes, j'ai remarqué ce glissement imperceptible et ressenti progressivement que j'arrivais vers eux désormais comme un cheveu sur la soupe.

Eux, comme l'écrit si bien Michel Tonnerre ont tous une bordée de rides autour des yeux. Le besoin de se retrouver seuls pour revivre par la pensée les images de la journée : l'émotion d'une navigation sous voile, la magnificence de la vallée de la Loire vue de la rivière, loin des villes et des routes, la tension de la navigation quand elle exige de scruter le bon passage, de rester vigilent tout le long du chemin qui va sur l'eau.

Il devient indélicat d'interrompre ce moment. C'est sur la pointe des pieds qu'il convient de les laisser à ce qui n'appartient qu'à eux. L'aventure ne se vit vraiment que de l'intérieur, c'est ce qui la rend unique et merveilleuse, incommunicable véritablement et parfaitement personnelle. Les mots du bavard n'auront jamais la force des silences du marinier, de ses regards dans le vide, de ses absences aux autres. Il m'appartient de les laisser tous voguer dans leur tête.

Beaucoup retrouveront les autres quand le Festival leur imposera son rythme endiablé, ses contraintes, et des animations. Certains, ne parviendront pas à rompre le charme, ils s'isoleront sur la rivière ou bien sur le duit. Ne leur en voulez pas, ils sont encore les acteurs d'une aventure d'une autre époque qui se passe des flonflons, du tumulte de la fête et de la foule.

Si vous croisez un de ces bateliers, des étoiles plein les yeux, ne le brusquez pas, n'allez pas croire qu'il a fait quelques abus. Il navigue encore dans sa tête, il est même possible qu'il tangue sur cette terre ferme qui a cessé d'être son domaine. Souriez-lui pour le laisser retrouver son équilibre sur son bateau et cette belle dame Liger qui l'a conquis définitivement.

Terriennement leur.

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article