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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Théodore se jette à l'eau.

Théodore se jette à l'eau.
 

Les signes du destin.

 

 

 

Nous sommes en 1825, Théodore jeune marinier vient de comprendre que la marche du temps et du progrès va mettre à mal le métier. Bien avant les vieux qui s'accrochent encore à une activité qui est aussi leur raison de vivre, le gamin comme on l'appelle au pays, a perçu la sourde menace des premiers bateaux à vapeur trois ans plus tôt.

Il a mis le pied à terre tout en conservant la folle idée de vivre encore de la rivière. On riait de lui parce qu'il parlait de nécessaire reconversion, d'envie de trouver d'autres usages à ces fiers outils de travail qui bientôt iraient pourrir dans les cimetières à bateaux. Les plus virulents lui rétorquaient qu'un chaland ou une sapine c'est uniquement fait pour aller sur l'eau. Ils n'avaient pas tout à fait tort mais foi de Théodore, lui, trouverait une parade.

Il était là à se tenir la tête dans ses mains, assis face à la Loire sur un banc de pierre quand une bonne fée se pencha sur lui. La dame n'était autre que sa marraine, une amie de sa mère qui avait toujours eu beaucoup de prévenance pour son filleul. Le voyant bien en peine, la vieille dame voulut le réconforter en lui apportant un part de quatre-quarts au miel de sapin.

Le jeune marinier, sans emploi désormais, regarda cette offrande avec intensité voulant y voir un indice pour résoudre son problème. Celui qui n'était plus un gamin pourtant se mit à faire des plans non sur la comète mais sur le sable qui était à ses pieds. Quatre, la belle idée que voilà, quatre sapines réunies avec quelques aménagements constitueraient un bel espace pour entreprendre quelque chose. Mais quoi au juste ?

 

Il imaginait les accoler proue contre pont pour créer ainsi un long couloir de plus de 100 mètres dont il ne savait à vrai dire pas quoi faire. Une longue piste mal commode à la fois pour danser ou pratiquer un sport quelconque ? Théodore pensait que ce siècle qui s'ouvrait allait faire la part belle aux activités qui mettaient en avant le corps.

Il se grattait la tête, signe d'intense réflexion chez celui que ses anciens collègues appelaient l'intellectuel sous prétexte qu'il avait fréquenté une école paroissiale jusqu'à ses 12 ans avant que d'embarquer sur un chaland. Son bon copain Jean-Pierre vint s'assoir à ses côtés en lui tapant dans le dos. Le garçon semblait tout existé.

Il l'était en effet à l'idée d'annoncer à son camarade qu'il allait se marier avec la jeune fille que tous les deux avaient un temps convoitée. Théodore n'en fut pas contrarié, il avait depuis un peu renoncé à rivaliser avec ce tombeur de jupons qui une fois casé, allait peut-être lui laisser enfin la place libre.

Cette idée de couple lui apparut comme une évidence. Il remercia vivement son camarade de lui avoir ainsi soufflé une bonne idée. Jean-Pierre fut tout autant surpris par cette réplique qu'un peu attrapé que son ami ne montre pas la moindre trace de dépit à cette nouvelle. Décidément ce Théodore le surprendrait toujours, il le laissa là à ces étranges dessins sur le sable.

Quatre sapines, accouplées deux à deux formeraient un joli rectangle utile de plus de 50 mètres de long sur près de 10 mètres de large au niveau des bordées. Mais que faire de ce vaste ensemble flottant ? Il pensa un temps se lancer dans le spectacle, proposer un cabaret flottant ou un théâtre sur l'eau. Mais trouverait-il un public assez nombreux pour gagner sa vie ? Il en doutait même si le spectacle vivant avait le vent en poupe.

 

C'est alors que le destin lui joua un nouveau tour à sa façon. Il dût sortir de ce qui tournait de plus en plus à la macération cognitive quand il entendit des cris au milieu des flots. Une jeune femme apparemment s'il en jugeait par sa chevelure se débattait dans un fort courant, engagée qu'elle était dans une terrible aventure.

Théodore, excellent nageur ; une autre caractéristique qui le distinguait de ses anciens compagnons, se jeta à l'eau dans l'instant pour venir au secours de la pauvrette. Par bonheur, le banc  sur lequel il se tenait assis se situait un peu en aval de la scène ce qui lui permit d'atteindre la malheureuse avant qu'elle ne disparaisse définitivement. Il la saisit par sa chevelure avant que de lui enserrer le cou. Elle était évanouie.

Revenu sur la berge, le sauveteur s'empressa de libérer la bouche d'une demoiselle qu'il trouva fort à son goût. Il savait la stupidité des pratiques de réanimation en soufflant de l'air dans l'anus. Il avait la sagesse de réfléchir et pratiqua sans même le savoir un bouche à bouche qui lui avait été soufflé par son désir irrépressible d'embrasser cette beauté.

Le miracle eut lieu, la presque noyée retrouva ses esprits et décocha un sourire à Théodore qui scella à jamais leurs existences. Mais non seulement le courageux jeune homme venait de trouver le bonheur mais qui plus est, il venait d'avoir l'idée qui ferait de lui un bienfaiteur pour les ligériens. Son cœur venait, tout comme son destin de basculer.

 

C'est justement en se disant cela qu'il revint à son idée première. Une bascule est aussi, comme chacun sait, un bateau qui dispose d'un fond percé pour servir de vivier aux poissons que les pêcheurs entendent conserver vivants. Il décida dans l'instant de faire de son ensemble de quatre sapines associées une vaste bascule pour y enseigner la natation, activité ô combien indispensable quand on vit et on travaille au bord d'une rivière aussi piégeuse que la Loire.

Sa proposition de constituer ainsi une baignoire publique, un bain de Loire sécurisé pour se familiariser avec l'art délicat de la nage fut accueillie par des moqueries et des railleries. Les grandes nouveautés sont toutes vues avec circonspection tant elles bouleversent les certitudes établies. Théodore n'en avait cure, il était persuadé du bien fondé de son projet.

Il finit par obtenir l'autorisation du préfet et du conseil municipal pour établir la première piscine flottante de l'histoire. Son initiative fit des petits. D'autres se lancèrent dans des établissements d'un autre genre : bains douches, bateaux lavoirs, édicules flottants également. Partout dans les grandes villes, des bassins flottants virent le jour pour que les ligériens apprivoisent la natation, ce qui était un besoin impérieux dans le pays.

Théodore avait su interpréter les signes du destin. Il apprit à nager à celle qu'il épousa peu de temps après. Ils vécurent heureux et eurent de beaux enfants qui évoluèrent comme des poissons dans l'eau. Par un curieux hasard, ils naquirent tous entre le 19 février et le 20 mars.

Natoirement leur.

 

 

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L
Quant à moi, je peux toujours me noyer dans une piscine pour enfants...
Répondre
C
LH

et moi c'est dans un verre ...

Certes pas d'eau mais dans un verre quand même