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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Son jour de chance.

 

Reportage sur le Vendredi 13 de Berlaudiot

 

 

 

 

En ce vendredi 13, notre gentil Berlaudiot se réveille de fort bonne humeur. Il a coché depuis quelques jours déjà cette date, pensant que c'était aujourd'hui que sa vie allait basculer. Lui qui est moqué de tous, montré du doigt et parfois malmené par des gens qui ont la chance d'avoir toute leur tête, il est persuadé que la chance va enfin lui sourire pour modifier sa destinée.

Il a emprunté un réveil matin à une voisine. Il n'a ordinairement que faire d'un tel appareil, lui qui vit au gré de ses envies, sans se soucier ni de Pierre ni de Paul. Pourtant, cette fois, il entend prendre la vie par le bon bout en ce jour porte bonheur. Il a réglé sur 7 h 13, un horaire porteur des vieilles croyances sur les nombres magiques.

Pour une fois, il ne se fie pas au chant du coq pour démarrer sa journée. Quand la sonnerie retentit, il se concentre infiniment pour poser d'abord le pied droit sur le sol. Hélas, le pauvre garçon n'a jamais su distinguer sa droite et sa gauche, devant toujours recourir à des subterfuges comme glisser de la paille dans son sabot droit et du foin dans le gauche. Comme il dort pieds nus, il se trompe et commet l'irréparable, posant le mauvais pied en premier.

Qu'importe, il ne le sait pas, ce n'est pas de nature à troubler sa détermination. Il prend un café puis se lance à la poursuite des signes favorables. Il commence par une petite promenade en bord de Loire, sur le chemin de halage, là où de nombreux propriétaires de chiens emmènent leurs compagnons pour un besoin naturel. Berlaudiot sait qu'il doit compter sur la négligence de l'un deux pour y mettre le pied gauche de bon cœur.

Il a repéré au loin un bel étron, abandonné négligemment par un chien sans doute de belle taille et un maître indifférent aux autres. Il calcule ses pas pour y enfoncer en premier le sabot rempli de foin. Chemin faisant, il est inattentif et c'est l'autre pied qui écrase une pauvre petite crotte, oubliée elle aussi. Il ne s'en rend pas compte, poursuit sa route avant d'atteindre son objectif triomphalement. Il a les deux sabots souillés et le parfum qui l'enveloppe ne doit pas être un porte bonheur.

Il n'en a cure, c'est désormais dans la campagne voisine qu'il entend poursuivre sa quête. Le trèfle à quatre feuilles s'est toujours refusé à lui. Il espère qu'il en ira différemment aujourd'hui. Il s'agenouille dans un pré, découvre des rosés en abondance ce qui, naturellement distrait grandement sa recherche. En bon gourmand, il préfère la cueillette des champignons. Sa musette, qui ne le quitte jamais, bien pleine, il se dit qu'il pourrait en profiter pour se faire un petit casse-croûte matinal.

Berlaudiot est ainsi fait, une idée chasse l'autre, il ne peut jamais mener à bien une activité sans se trouver diverti par tout autre chose et changer de dessein. Il s'en retourne chez lui, découvre enfin l'état déplorable de ses sabots qu'il doit nettoyer tant l'odeur lui est intolérable. Puis il se prépare une petite omelette roborative pour la suite des opérations. Il se délecte et décide de s'accorder un petit somme avant de se remettre en route.

Il ne tarde pas à être dérangé par des brûlures  dans le ventre. Il se précipite au fond du jardin pour soulager une courante soudaine dans ses tinettes. Un doute l'assaille, il va voir les épluchures des rosés. C'est bien ça ! Il s'est une fois encore fourvoyé en ramassant l'agaric jaunissante, ce faux frère diabolique. Il en est quitte pour une matinée à passer dans les latrines.

Il ne va pourtant pas renoncer. Sitôt le flot désagréable passé, il se remet en chemin. Il doit trouver un fer un cheval et là, il est certain de son coup. Il se dirige vers le haras afin de se servir directement sous les sabots d'un cheval. Mettre toutes les chances de son côté lui semble être la plus sage solution. Il attend cependant l'heure du repas, pour n'être pas dérangé par un importun. Il n'est quand même pas tout à fait idiot, c'est tout moins ce qu'il croit.

Il entre dans un box, là où trône un formidable percheron. La bête est très occupée à se restaurer. Berlaudiot profite de l'aubaine pour lui soulever une patte postérieure, saisit son couteau pour se servir sur pièce. L'animal ne l'entend pas de cette oreille et d'une ruade magistrale envoie promener ce malotrus. Le pauvre garçon se dit que ce n'est pas son jour, qu'il doit de toute urgence trouver un porte-bonheur pour que cesse son martyre quotidien. Il renonce au fer à cheval tout en restant focalisé sur les pattes.

Il a entendu dire que la patte de lapin est dotée de vertus bénéfiques. Il ne se voit pas courir les varennes à la poursuite d'un garenne, il n'est pas homme à se lancer inconsidérément dans une pareille folie. Par contre, il a toujours entendu que le garde champêtre était un chaud lapin. Il n'a jamais cherché à comprendre le comment ni le pourquoi de cette curieuse réputation. L'homme n'a pourtant pas de grandes oreilles.

Qu'importe, à défaut de prendre sa patte, il se dit que lui voler un godillot fera l'affaire. Il sait que le larron aime à faire la sieste sous une tonnelle. Il se glisse dans le fossé tout proche et s'approche le plus discrètement possible pour son larcin. Il n'a d'yeux que pour ces grosses chaussures qui ne cessent de s'agiter. Le lascar aurait-il le sommeil agité ? Berlaudiot s'en soucie comme d'une guigne et cherche à délasser une chaussure qui va et vient régulièrement. Malheur, le bonhomme ne dormait pas mais s'affairait au dessus d'une autre paire de pieds, chaussés d'élégantes bottines.

L'homme ne peut courir après lui ayant curieusement le pantalon en travers des jambes. Berlaudiot se doute cependant qu'il va passer un sale quart d'heure en retenant deux ou trois injures qu'a proféré à son endroit un représentant de l'ordre local fort courroucé. Il ferait bon temps de ne pas rester dans les parages.

Dépité, essoufflé, coti par le coup de pied du cheval, Berlaudiot se dit qu'il doit chercher quelque chose d'immobile et de facilement attrapable. Il s'est constitué une liste qu'il consulte à grand peine, il n'a jamais eu la lecture aisée. Il faut dire qu'en classe, il était abonné au coin et au bonnet d'âne. Mais tout allait changer, il en était certain. C'était le jour ou jamais.

Il déchiffra péniblement « branche de gui ». Rien de plus facile pour lui que de monter aux arbres. Il n'avait pas son pareil pour dénicher les œufs, ce qui lui valait bien des reproches justifiés. Mais on ne se refait pas, il était ainsi. Le pauvre garçon aurait dû connaître la tradition danoise consistant à gober un œuf de Cormoran pour avoir de la chance toute l'année. Au lieu de quoi, il se mit en demeure de monter à un vieux chêne pour y cueillir du gui.

Bien mal lui en prit. Non loin de là, il y avait une grange qui servait de domicile à un couple de martinets noirs. Il y a peu, le coquin leur avait volé un œuf pour son plaisir gourmand. Les oiseaux lui tenaient un chien de leur chienne. Ils fondirent sur lui alors qu'il était déjà à bonne hauteur, en équilibre instable sur une branche. En voulant se protéger, le malheureux vit ses appuis se dérober avant que de tomber de haut. Une nouvelle fois, la chance n'était pas au rendez-vous.

Il tomba lourdement. C'est en voulant se relever qu'il trouva son bonheur. Une petite bête à bon dieu, une coccinelle était là qui n'attendait que lui. Il la prit dans la main, heureux enfin d'avoir trouvé ce qu'il cherchait. Hélas, mille fois hélas, la pauvre bête ne pouvait rien pour lui. Si sa réputation de porte-bonheur n'est pas usurpée, c'est qu'elle a sauvé de la hache du bourreau un malheureux qui avait le cou posé sur un billot. Mais pour Berlaudiot, le petit coléoptère ne serait d'aucun secours ; il y a si longtemps qu'il avait perdu la tête…

L'imbécile rentra chez lui, heureux quand même d'une journée qui si elle ne s'était pas montrée faste, n'avait pas été avare d'incidents et d'aventures diverses et variées. Demain serait un autre jour. Un samedi précisément, une journée qui est particulièrement propice à de nouvelles aventures désopilantes. Berlaudiot étant passé maître dans ce registre.

Bénéfiquement sien.

 

 

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