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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Les quatre frères Jacquet

 

Charbonnier n'est pas maître chez lui.

 

 

Il advint en cet avant au-delà d'auparavant une bien curieuse histoire que les esprits cartésiens auront grand peine à croire. Qu'importe, ceux-là sont bien trop sérieux pour que nous perdions notre temps à leur enseigner les mystères et les légendes de nos provinces. Il n'y a pour eux aucun profit à perdre leur temps si précieux en écoutant des sornettes d'un monde révolu.

À Batilly-en-Puisaye vivait une famille de charbonniers qui passait le plus clair de son temps dans la forêt à constituer des meules, de gros tas de bois circulaires construits autour d'un poteau de bois central. Le sol était couvert de copeaux de bois avant que d'assembler les bûches en formant une grande meule à la manière des gerbes de blé. Puis, le tout était recouvert d'herbes et de mousse avant que de retirer le poteau pour déposer au chœur de la contraction des braises.

Le feu couvait lentement dans la meule dont il convenait de surveiller sans cesse la lente combustion. Comme pour la désignation d'un pape, c'est la couleur de la fumée qui s'échappait de l'ensemble qui indiquait le moment opportun pour interrompre le processus afin d'étouffer le feu pour en tirer le précieux charbon de bois.

Ce travail demandait beaucoup de patience, un certain savoir-faire pour la constitution des meules et une surveillance qui ne devait pas se démentir durant plusieurs jours. Les charbonniers se réfugiaient dans une loge, une cabane de bois construite sur le même principe, une sorte d'hôtel des courants d'air même si elle s'adossait au creux d'un fossé pour se prévenir du vent maraud.

Le père Jacquet joueur invétéré courait les tavernes pour jeter les dés, boire une bonne partie de ce qu'il gagnait tandis qu'il dépensait le reste en s'offrant quelques gourgandines qui avaient le feu quelque part. L'homme ayant eu longtemps l'art de souffler sur les braises s'y entendait tellement dans cet ouvrage qu'il entendait ne pas perdre la main tandis qu'il avait confié le labeur à ses fils dont trois étaient ses dignes héritiers.

C'est donc Renaud, Allard, Guichard et Richard qui faisaient tout le travail du moins en théorie car il faut bien avouer que les trois aînés collaient tout le labeur sur le dos du dernier Richard qui n'osait pas se rebeller. Cette fois-là, ils avaient reçu commande afin de fournir la houille de bois au château de la Tuilerie, une grosse livraison qui exigeait une meule bien plus grosse que de coutume.

Pour sa réalisation les quatre fils Jacquet bûchèrent de concert ; il n'y avait pas moyen de faire autrement même si Renaud le plus grand préférait de très loin donner des ordres plutôt que de manier la hache ou le traîneau pour apporter sur place les bûches. Mais dans l'ensemble, pour cette partie essentielle leur labeur était collectif et confraternel. La suite n'était pas du même tonneau.

C'est une fois les braises placées dans le chœur de la meule que les trois plus vieux à tour de rôle trouvèrent prétexte pour jouer les filles de l'air, espérant sans doute attiser ainsi le feu qui couvait. C'est tout d'abord Renaud en sa qualité de plus vieux qui déclara à ses trois frères qu'il devait se rendre à une fête vigneronne à Bonny-sur-Loire pour célébrer les délicieux côteaux du giennois. Les trois autres savaient à quoi s'en tenir. Le lascar allait cuver plusieurs jours et ne reviendrait que lorsque le charbon de bois serait prêt. Il avait la main sur eux et une autorité qui s'exprimait souvent par quelques horions fraternels. Il n'y avait rien à dire si ce n'est prendre le risque d'un joli cocard.

Allard, le lendemain, respectant l'ordre de naissance, vint avertir les deux autres qu'il devait à son tour s'en aller pour une raison impérieuse. Il resta assez évasif sur le but de son escapade même s'il ne fallait pas être grand clerc pour comprendre qu'il allait courir le guilledou tant il mit de l'application à soigner sa mine pour partir. En voilà un autre qui ne serait pas rentré avant la fin de la mystérieuse combustion.

Sans surprise le troisième jour, à son tour, Guichard expliqua, l'air désolé, qu'il ne pouvait aider son jeune frère à la surveillance de la meule qui fumait encore blanc. Il était plus retors que ses deux aînés. Il avait toujours besoin d'un prétexte fallacieux pour s'en sauver à son tour et laisser en plan la meule et le pauvre Richard. En bon hypocrite, il justifiait son escapade galante, lui aussi, par quelques obligations administratives dans la ville de Gien. Il ne serait pas rentré avant deux jours écoulés.

Richard se retrouva seul tandis que dans le feu, les bûches poursuivaient leur lente métamorphose. La nuit à venir serait décisive, il convenait de ne pas fermer l'œil pour que jamais la lente combustion ne s'arrête faute de braises. C'était le moment le plus délicat, celui dont dépendait la qualité du charbon qui sortirait du foyer. Le gamin avait déjà assumé le plus clair des gardes nocturnes précédentes, il piquait singulièrement du nez.

Ce qui devait arriver ne manqua pas de survenir. Il tomba dans un sommeil profond dès que le soleil se coucha à l'horizon pour ne se réveiller qu'au milieu d'une nuit sans lune et sans étoile. Il remarqua qu'il avait failli à sa tâche et que le feu avait cessé de couver au milieu de la meule. C'était une catastrophe qui lui vaudrait d'être battu comme plâtre par ses trois frères avant que le père n'apporte la touche finale à la bastonnade.

Il en pleurait de rage, ne sachant quelle décision prendre quand une salamandre semblant surgir du tas de bois qui ne fumait plus, prit la poudre d'escampette. Richard, croyant au signe du destin suivit l'animal qui avait une curieuse réputation, de l'autre côté de la Loire, en Berry. Même s'il se pensait au-dessus des superstitions qui parcouraient pareillement la Puisaye et le pays des birettes, il avait un fond de vieilles croyances comme tous les gens de cette contrée du centre du Royaume.

Il suivit la salamandre qui semblait l'attendre, lui servant en quelque sorte de guide dans l'obscurité d'une forêt de plus en plus profonde. Soudain, une trouée dans les arbres, une grande clarté au milieu et une sarabande infernale dans laquelle des êtres difformes, mi-humains mi-animaux dansaient autour du foyer tandis qu'un archer vêtu de noir, portant cornes sur le front et queue fourchue dans le dos, menait le bal au son d'un violon.

Richard, mystérieusement ne fut nullement effrayé comme si la présence du feu le rassurait tout autant qu'il lui laissait espérer réaliser sa quête : rapporter des braises dans sa meule. L'archer s'arrêta de jouer pour s'adresser à lui : « Nous savons que tu es gentil charbonnier. Ceux qui alimentent ainsi le feu et en font leur métier ne peuvent être que nos amis et toi tout particulièrement puisque tu subis l'odieuse domination des tiens sans jamais rechigner au travail ni geindre devant leurs mauvais traitements. Prends cette bûche, tu la jetteras dans ta meule qui reprendra sa combustion. Elle est magique, tu dois t'en douter. Surtout ne dis jamais rien de ce que tu as vu ce soir ! »

C'est ainsi que Richard prit une grosse bûche et retrouva son chemin grâce à la salamandre. Il la jeta dans la meule qui reprit comme par enchantement son activité. Au petit matin une fumée noire en sortit, indiquant au garçon que la divine combustion était achevée et qu'il fallait agir sans tarder. En l'absence de ses maudits frangins, il dut s'employer, se mettre en quatre pour parvenir à ses fins.

C'est à bout de forces qu'il acheva de préparer la commande qu'il fallait livrer au château de la Tuilerie. C'est justement à ce moment fort appréciable et qui plus est des plus rentables que les trois autres gredins revinrent de leurs lointaines expéditions. Ils avaient des trognes qui laissaient supposer que tandis que leur petit frère avait mené une tache de titan, eux tout au contraire avaient pris grand plaisir dans le stupre et la luxure.

Ils entendaient bien ne pas s'arrêter en si bon chemin en portant le chariot rempli de précieux sacs de charbon dans cette belle demeure où ils recevraient leur dû tout aussi bien qu'un formidable accueil parmi des domestiques accortes accordant sans compter chopines et caresses. Richard n'était pas convié à la fête, il était parait-il trop jeune pour de telles distractions mais assez vieux pour avoir réalisé à lui seul tout le travail.

Il les laissa partir, le cœur gros et l'envie de s'enfuir au galop d'une telle famille. Mais comment le pourrait-il lui qui ne recevait jamais un sou vaillant alors qu'il faisait l'essentiel ? Il en était là de ses récriminations intérieures quand il remarqua un petit sac de charbon qui avait été laissé là à contre de l'endroit où se dressait il y a peu la meule fumante.

Il l'ouvrit et y trouva du charbon dont émanait une étrange clarté. Attiré, il en saisit un qui au contact de sa main se transforma en un caillou doré, étrangement lourd. Quoique jamais de sa jeune existence, il n'avait eu d'or dans ses mains, il comprit que c'était là un merveilleux cadeau du ménétrier rencontré dans la clairière au milieu des bois.

Il saisit sa chance, alla jusqu'à Ousson d'où partaient des sapines chargées de poteries pour être vendues tout du long d'une longue descente jusqu'à Nantes. Il avait auparavant vendu son caillou d'or sans rien trahir de son origine. Il paya ainsi son voyage et plus d'une fois, tandis qu'il dormait, des vilains voulurent s'emparer de ce sac qui ne le quittait jamais.

Il était si léger que tous voulurent savoir ce qu'il contenait et voyant que ce n'était que du charbon de bois, il le laissait là en maugréant contre ce gamin qui transportait chose aussi peu précieuse. C'est malgré tout avec ce pauvre viatique que Richard embarqua à Nantes pour une lointaine destination dans un pays où parait-il, on trouve l'or au fond des ruisseaux.

Lui n'eut jamais besoin de se lancer dans la ruée vers ce précieux métal. Quand il se trouvait sans ressource il prenait un boulet de charbon qui se transmutait par une incroyable magie. Il en usa avec une telle parcimonie qu'il doit bien y avoir encore du charbon dans ce sac, quelque part dans cette nation dont nombre de ses habitants ont l'argent qui leur brûle les doigts. Il se peut qu'il soit à l'origine de l'expression argotique : « de la braise ! » pour désigner l'argent.

Richard en bon charbonnier savait que l'on se brûle facilement à être trop avide. Il avait appris au contact des siens une belle philosophie de vie qui lui tint lieu de guide toute son existence. Jamais il ne revint à Batilly ou les autres Jacquet durent se mettre tous au travail en l'absence de celui qui leur avait servi jusqu'alors de larbin.

Charbonnier n'est certes pas maître chez lui mais il se peut parfois qu'en quittant les chemins battus, il s'en trouve un qui le conduise vers sa bonne étoile en suivant une salamandre ou un quelconque signe du destin. C'est à lui de savoir saisir sa chance et surtout de n'en pas trop en abuser à l'exemple du gentil Richard.

Charbonnement leur

 

 

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