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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Mémoire d'une pierre percée.

Repère immuable.

 

 

J'ai beau me creuser la tête, je n'ai plus le souvenir de ce qui m'est advenu un jour pour me retrouver avec ce trou au milieu de la figure. Je suis une pierre, un simple caillou, un petit rocher que les humains couvent d'un regard circonspect. C'est sans doute pourquoi il me préfère au féminin. Depuis je suis la pierre percée ici, en bord de Loire.

Depuis que les moyens de communication ont pris de l'ampleur, j'ai appris que j'avais d'autres sœurs ici ou là, le long du cours de notre belle rivière. Mes pareilles, tout comme moi du reste, depuis bientôt un siècle, nous n'avons plus guère les pieds dans l'eau. C'est que les humains ont largement modifié le rythme des flots en prenant trop de sable dans le lit de Liger.

Nous passons désormais le plus clair de notre temps à jouer les utilités sur la rive à moins que quelques farfelus se prennent de l'envie de nous enlever de là, oublieux qu'ils sont de l'importance que nous avions jadis. Je ne voudrais pas mettre une pierre dans leurs souliers mais ils sont bien ignorants de ce qui se faisait jadis par ici.

Nous les pierres percées, nous n'étions pas que de simple curiosité, des éléments géologiques qui trouvions souvent grâce aux yeux de ceux qui décident des noms de lieux ou des rues. Nous avons connu nos heures de gloire, nous fûmes honorées de la sorte, ayant même parfois l'honneur de donner notre nom à un hameau ligérien. C'est que nous avions une utilité en plus d'être fort agréables à regarder.

Par le petit trou, chacun pouvait mirer la Loire. Un point de vue original certes mais qui ne doit pas faire oublier notre fonction véritable. Nous étions le marqueur de la montée des eaux quand la rivière roulait des épaules et s'encolérait. Quand notre œil était humide, il était plus prudent de rester sur la rive, d'éviter de traverser sauf motif impérieux. Nous étions ainsi une sorte de pavé dans la mare, une alerte orange avant l'heure.

Pour bien montrer à tous qu'il ne fallait pas prendre à la légère notre mise en garde, le passeur quant à lui doublait son tarif quand nous prenions l'eau. Ce n'était pas une mesure prise à la légère, le marinier d'une rive à l'autre savait que les risques étaient plus grands, que l'aventure serait périlleuse pour le client comme pour lui-même. Il fallait que la chandelle soit à la hauteur de l'enjeu.

Personne en pays ligérien ne renâclait à ce doublement de tarif. Chacun savait qu'on ne joue pas impunément avec les flots tumultueux. Et qui avait les fonds à secs n'allaient pas prendre le risque d'une traversée dangereuse. La sagesse prévalait alors, chacun savait qu'il ne faut pas brusquer le cours des choses et celui de la rivière.

Nous les Pierres Percées, nous étions ainsi un appel à la sagesse tout autant qu'un indicateur précieux. Tout ceci s'est perdu dans les innombrables trous de mémoire d'une société qui se moque éperdument des traces laissées par les anciens. Si vigie crue est un indéniable progrès, anticipant même sur l'information que nous pouvions donner, l'emphase est de règle désormais et l'on nomme crue ce qui n'est qu'une modeste vague, une petite montée des eaux qui, le plus souvent ne vient même pas nous mouiller le bas des pieds.

Faites donc l'effort de nous remettre à notre place, de nous accorder un peu d'importance et de cesser de regarder par le petit bout de votre lorgnette. Notre orifice mérite bien des offices, consacrez-lui un peu de votre temps, replacez nous au cœur de vos pratiques quotidiennes. Un petit regard à votre pierre percée et bonne sera votre journée de navigation. Et si jamais seul le nom était resté, retrouvez donc la pierre en question et redonnez-lui sa place historique.

Tarifairement vôtre

 

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