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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Le dormeur de la Mas

D'un œil seulement...

 

 

 

Il est des expériences qui sont d'une telle intensité qu'on éprouve le besoin d'en raconter le déroulement sans vraiment savoir si le récit à une quelconque chance de toucher le lecteur ni même de lui faire comprendre l'émotion qu'elles ont provoquée chez celui qui malgré tout, veut partager de tels moments. Je prends ici le risque de raconter dans le vide, ce qui au demeurant, ne serait peut-être que la réitération de ce curieux moment...

J'ai reçu il y a quelques jours, un message me demandant si j'étais disposé à venir conter dans une Maison d’Accueil Spécialisée. Fort de mon expérience dans un établissement voisin, qui donna lieu à une vidéo : « Du vide à la vie ! », c'est avec plaisir que je répondais favorablement à cette requête. Je n'imagine d'ailleurs pas refuser à quiconque le plaisir d'écouter des histoires.

J'entrais en communication avec cette personne qui m'expliquait alors que j'aurai à dire mes nouvelles de Loire à un seul résident, lourdement handicapé mais passionné d'Histoire. Je tentais bien d'élargir l'auditoire en demandant si d'autres pensionnaires pouvaient se joindre à lui. Cette suggestion s'avérait impossible.

Puis vint naturellement la question du coût de ma prestation. J'avoue que dans pareille circonstance, il est bien délicat de fixer une valeur à ce qui relève plus sûrement de la plus élémentaire humanité. Cependant, dans pareil cas, la gratuité pose le problème de la crédibilité d'autant plus que ces maisons disposent le plus souvent d'un budget conséquent. J'étais bien en peine de fixer un montant purement symbolique quand j'eus l'idée de proposer mon dernier recueil comme objet transitionnel afin d'établir un contact ainsi qu'un motif à ma visite. L'idée fut retenue.

Je découvrais alors qu'il me fallait établir la facture (je déclare mes interventions au cas improbable naturellement où il vous prendrait l'envie de me dénoncer au fisc) au nom même de ce résident. Le paiement se faisant ensuite par l'intermédiaire de sa tutelle. Je vous concède une gêne devant cette procédure, le sentiment qu'il y avait une forme d'abus à moins que je ne comprenne rien au fonctionnement de cet établissement.

Le jour venu, j'arrivai donc, en tenue de Bonimenteur dans cette structure possesseur d'un certificat de non viralité. On me reçut à l'accueil, me confia à un soignant qui me conduisit dans la chambre de mon « client ». Je découvris un homme dont je suis encore incapable de donner un âge, assis sur un fauteuil médicalisé, profondément endormi ; c'est du moins ce que je perçus dans l'instant. Mon guide me dit que je pouvais lui parler et il me laissa en plan !

Je m'assis face à mon dormeur de la MAS, l'appelai, lui demandai de me faire un signe ; ce qui advenait toujours dans l'établissement précédemment évoqué. Rien ne se passa, il semblait dormir profondément, sans la moindre réaction. Je fus quelques instants pris au dépourvu, incapable de savoir ce qu'il me fallait faire. Je pointai mon nez dans le couloir, vis mon guide précédent qui me suggéra de commencer. « Allez-y, il vous attend ! » Puis fort de ce conseil, il m'abandonna.

Je fis ce qu'il m'avait demandé. Durant quatre-vingt-dix minutes, le guide en main, je lui ai parlé sans le moindre signe de sa part. Je lui lus la dédicace du livre, point de départ et prétexte à ma visite avant que de dérouler des récits tous tirés de ce guide au fil de mon envie. Je fis un long monologue, d'une voix douce comme lorsque je racontais des histoires à mes enfants pour qu'ils s'endorment…

Je finis par me rendre compte du temps qui avait passé n'en revenant pas d'avoir ainsi raconté devant un homme sans la moindre manifestation de conscience. Je me levai, lui dis que je posai le livre, là sur sa petite tablette. C'est alors qu'il ouvrit un œil, rien qu'un et un court instant avant que de replonger dans sa léthargie apparente. J'en fus totalement troublé, incapable de partir, attendant désespérément un autre signe. Puis je quittai mon dormeur de la MAS après avoir reçu le chèque de la main de l'infirmier. Ce paiement fut lui aussi un choc, replaçant ce que je venais de vivre comme n'étant qu'une vulgaire opération commerciale.

J'aurais aimé qu'un membre de cet établissement passe au moins quelques instants afin de vérifier que je remplissais scrupuleusement ma mission. Il n'en fut rien et je m'en allais l'esprit totalement troublé par cette aventure, incapable de percevoir le sens qu'il fallait lui donner. Si un lecteur peut m'en dire plus... Je suis, en effet encore profondément marqué par ce moment dont personne au sein de cette maison spécialisée ne m'avait expliqué la nature exacte.

Interrogativement leur.

 

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