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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

L'empreinte des gênants

De l'Écu Perché à la Cabane du Passeur…

 

 

 

 

Ce qu'il advint en cet avant au-delà d'auparavant à un aubergiste qui avait fait vœu de ne recevoir que les nobles, les princes et les riches marchands. Son établissement, placé au cœur de la plus prospère cité marchande du royaume, avait installé ses dorures et son luxe à l'emplacement même d'une résidence que le Roi réservait jadis à ses hôtes.

Prévôts et échevins firent tout leur possible pour favoriser ce noble dessein. Ils chassèrent les manants, les gueux, les malheureux à la quête d'un labeur mais aussi les pèlerins à la coquille. Il convenait de faire place nette pour que l'auberge n'eut pas à supporter les miasmes tout autant que les désagréments d'un environnement qui jusqu'alors était réservé à la plèbe qui s'agite sur le port.

Pour réussir pleinement cette élévation sociale d'une parcelle d'un quai grouillant d'une faune infréquentable, aussi mal embouchée que détestable, il fut entrepris des travaux gigantesques pour surélever la voie d'accès au pont dont les travaux allaient être lancés. À l'occasion, il fut même décidé de déplacer son emplacement : il avait été prévu une centaine de mètres plus en aval, dans le prolongement de la Rue des Raffineries.

Surélever l'accès au pont avait double avantage. Non seulement on coupait le lien et la continuité entre les deux ports, avec cet adage qu'il est indispensable de diviser pour mieux régner, mais qui plus est, cela permettait de couper la ville haute des abords populeux, crapuleux parfois et si populaires que c'en était détestable.

L'île au bœuf fut sacrifiée pour récupérer de quoi offrir un piédestal à cette nouvelle artère qu'on nomma Rue Royale, la parant d'arcades et de frontons égyptiens. L'auberge bénéficierait ainsi d'un voisinage largement aseptisé sans n'avoir plus les désagréments d'une activité portuaire repoussée à une petite centaine de mètres de chaque côté.

Cette hauteur artificielle tourna la tête de l'aubergiste. Il se voyait d'autant plus aisément tutoyer les étoiles qu'il bénéficiait de privilèges dignes des têtes couronnées. Il est vrai qu'il avait pour mission de recevoir dignement les visiteurs importants, les grands artistes capricieux, les hôtes internationaux qui ont besoin d'un confort à nul autre pareil.

L'auberge fut baptisée à L'Écu Perché, nom assez maladroit il est vrai qui fit naître une curieuse expression dans le pays. Les moqueurs, les jaloux sans aucun doute : tous ces gens incapables de jouir du luxe et du confort, prétendirent qu'on recevait en ce lieu ceux qui pétaient plus haut que leur séant. Il semble même que cette expression éminemment populaire et forcément parfaitement graveleuse naquit à cette occasion.

Autour de l'auberge de l'Écu Perché on refit à grands frais le pavage afin d'y poser des pierres parfaitement plates pour que mocassins et escarpins ne soient pas souillés par les miasmes des abords ni ne tordent les chevilles de leurs propriétaires dans ces pavés irréguliers destinés aux chevaux, ânes et mulets des quais. L'aubergiste était aux anges, manière assez commode d'ajouter une étoile à sa devanture.

Le succès hélas ne fut pas au rendez-vous. Les circonstances, une épidémie de dysenterie vint frapper le petit peuple qui y vit un signe maléfique. L'Écu Perché était montré du doigt, son nom une fois encore décrié et sa réputation de plus en plus sulfureuse. Le luxe accoté à tant de misères ne passait pas.

Tout bascula véritablement quand le bon roi Louis XV, juste avant de mourir, lança une grande opération de prestige sur la rivière, pour répondre à cette nouvelle mode du tourisme qui nous venait d'Angleterre et de Hollande. La « Loire en bateau » fut ainsi une invitation à descendre le fleuve, à organiser des étapes confortables afin d'y visiter les châteaux et les grandes cités prospères.

À l'Écu Perché, le tenancier y vit là une belle occasion de redorer son blason, d'étendre ses ailes sur une rue adjacente et sur la rampe qui montait vers le pont. Il y mit des tables, les unes en fer sur le flanc de son établissement, les autres en bois avec vue sur la Loire pour montrer son attachement à la nature et aux traditions fluviales.

Qu'importe qu'il ait copié pour les dernières sur une buvette populaire de l'autre rive. Il pensait se concilier enfin les bonnes grâces des gens du pays qui par définition n'étaient pas des clients de sa luxueuse auberge. Au lieu de quoi, le pauvre déclencha le courroux des gougnafiers atrabilaires qui voyaient dans ces tables chevauchant le parapet ligérien une provocation insupportable et un obstacle à leurs déambulations pédestres.

Les tables étaient en bois, elles allèrent vérifier si leur flottabilité n'était pas qu'une légende. Elles se retrouvèrent dans la nuit - les mauvais esprits agissent toujours sous le couvert de l'obscurité et de l'anonymat – dans la rivière, voguant alors vers des rives plus hospitalières. L'aubergiste en fut fort marri, il confia son amertume dans la gazette locale.

L'histoire émut le nouvel échevin qui ne tarda pas à mettre des gens d'armes en livrées de laquais pour rester dans la couleur locale, de faction à la surveillance de nouvelles tables en bois, construites cette fois avec de vulgaires planches, issues du déchirage des sapines qui arrêtaient leur course en Orléans.

C'est sans doute ce choix qui calma les belliqueux sournois. La modestie de la chose et l'effort consenti par l'aubergiste pour abaisser ses prix sur la voie publique apaisèrent la grogne. L'Écu Perché fut débaptisé, le choix était contestable et devint La Cabane du Passeur. Un changement qui sembla satisfaire tout le monde dans ce curieux pays.

Usurpateurment sien

 

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