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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Faire son trou.

Le réseau karstique

 

 

Les portes de l'enfer s'ouvrent parfois sous nos pas quand nous marchons en bord de Loire. La rivière, insidieuse et sournoise, à l'écart des regards, sape les fondations d'un sous-sol qu'elle a entièrement mis à son service. Elle effrite la roche friable jusqu'à ce qu'elle arrive à ses fins. C'est alors qu'une cavité apparaît à la surface pour que les humains comprennent enfin qu'ici, c'est elle qui commande.

Nous appelons ces trous des bîmes. La plupart du temps, elles ont l'élégance de surgir dans le lit de la rivière. Elles ne sont alors qu'une redoutable menace que pour ceux qui s'aventurent à barboter dans l'eau. La crainte à son propos est telle, que bien des gens ont compris le message et ne se risquent pas à mettre le pied dans l'engrenage. Ces anfractuosités mystérieuses peuvent vous avaler, vous faire disparaître à jamais dans les entrailles de la terre. Le péril est si grand que la peur suffit à elle seule à repousser les candidats au bain de pied.

Mais la dame aime aussi à faire son trou sur la rive. Il n'y a aucune raison qu'elle limite son rayon d'action à la seule partie visible de son cours. Comme la si bien écrit Maurice Genevoix, ce pays est à elle, elle le parcourt de long en large et même en profondeur. Elle y a creusé son sillon, un réseau invisible et vaste qui ne cesse de mettre à mal les plus solides fondations.

 

De temps à autre, une béance surgit ici ou là. Une maison s'effondre, des véhicules disparaissent dans la cavité, un cheval et la charrue y sont aspirés, un tracteur disparaît lui aussi. Les exemples sont multiples, l'histoire locale n'est pas avare de ces manifestations qui provoquent inquiétude et angoisse. Puis, la vie reprend ses droits et les optimistes se disent que ça n'arrive qu'aux autres.

Alors, on bâtit dans ce lit supérieur qui ne cesse de s'agiter dans ses profondeurs. La Loire se moque des apparences. Elle qui, au fil des années, a cessé de s'encolérer, en envahissant tout le Val, a choisi une méthode plus insidieuse pour se rappeler au bon souvenir de ses riverains. Sous son apparente quiétude, la diablesse mine le sous-sol. Un travail lent, patient, discret qui ne se remarque pas. Puis un jour, triomphante, elle absorbe une parcelle de terre, ouvre ses portes pour nous signifier que nous l'avions négligée à tort.

C'est la plage de Jargeau qu'elle a choisi, profitant de la période estivale pour s'offrir un joli petit parcours de golf. Les festivités ont dû être repoussées, la zone sécurisée, les curieux mis à distance. Si les béances semblent insignifiantes, elles invitent pourtant, à un voyage sans retour. Il convient de ne pas s'en approcher.

N'essaie-t-elle pas la belle sauvageonne, de nous transmettre un message, en creusant justement à deux pas du pont du diable, quelques puits de sagesse pour les omniscients bâtisseurs du génie routier ? Le pont qui va être jeté en dépit des avertissements des géologues quelques kilomètres plus en aval, dans une zone qui relève plus du gruyère que de la terre ferme, n'est-il pas une folie ?

 

Bien-sûr, émettre des réserves sur cet ouvrage dont la nécessité ne fait aucun doute dans ce modèle économique qui ne respecte jamais l'environnement est un crime de lèse-majesté. Les Cassandre sont montrées du doigt, vilipendés, rejetées de la collectivité routière. Le pont passera qu'importe les risques. Comme on dit désormais en Italie, où il y a un pont, la gène n'empêche nullement le plaisir.

Une sourde angoisse m'étreint tandis que la rivière ne ronge pas son frein mais son sous-sol. Elle vient de se rappeler à notre sagacité, vain message sans nul doute, tant les impératifs économiques nous imposent des œillères au nom du sempiternel pragmatisme. La question ne mérite d'ailleurs pas d'être creusée, le pont passera et la Loire n'a qu'à bien se tenir.

Comment alors achever ce texte sans y trouver une belle chute ? On me reprocherait de jouer les oiseaux de mauvais Augures. Balbuzard du reste ne me donnerait pas tort, lui qui ne voit pas d'un très bon œil ce projet. Les bîmes ne sont pas une légende, il serait bon de le comprendre avant l'effondrement probable.

Abyssalement sien

 

 

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