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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Scène de la vie ordinaire.

Au petit matin.

 

 

Il est tout juste 7 h 30 ce qui n'empêche nullement le soleil d'être debout depuis bientôt quatre-vingt-dix minutes. Dans cette ville, les coqs ne chantent plus pour indiquer aux braves gens qu'il convient, pour les plus courageux d'entre eux de se mettre en branle. Le rythme citadin n'a plus rien à voir avec celui de la nature, c'est du moins ce que pensaient jusqu'alors, les riverains de ce quai de Loire, ensommeillés dans la quiétude d'un samedi matin.

D'autres ont devancé le chant du gallinacé. Ce sont les marchands forains qui dressent leurs étals, installent leurs camionnettes, accueillent pour certains les premiers clients. Le marché ouvre de plus en plus tôt, c'est là la manifestation la plus évidente de la crise sanitaire ; les gens raisonnables évitent la foule à touche-touche des fins de matinée afin de goûter encore au plaisir de flâner et de discuter entre les échoppes ambulantes.

Il se trouve toujours quelques étourdis à moins que ce ne soit des indifférents aux contraintes inhérentes à un marché qui ont négligemment laissé leur véhicule là où doit se dresser ce formidable barnum multicolore. Débute alors la ronde des voitures d’enlèvement, la fourrière est le seul recours à ces obstacles qui entravent l'accès des commerçants. Le ballet commence, entraînant, c'est inévitable quelques perturbations dans l'unique voie d'accès, une artère qui demeure fort empruntée en dépit du risque qu'il y a à s'y aventurer un jour de marché. Le bouchon se forme, modeste il est vrai compte tenu de l'heure. Il suffit d'attendre que les choses se fassent, c'est bien la seule solution.

Hélas, mille fois hélas, il y a dans le lot des automobilistes pris dans la nasse, une dame roulant en grosse berline et affublée de tous les attributs de la réussite sociale. Madame, dissimulée derrière des lunettes fumées indispensables en cette heure matutinale, n'apprécie guère de se voir ainsi, contrainte de rester parmi la plèbe, immobile et impuissante.

Elle s'acharne sur son klaxon, casse les oreilles de tous ceux qui sont déjà à pied d'œuvre. Elle insiste, elle se venge, elle garde la main sur cet avertisseur comme si nous n'avions pas compris encore qu'elle désirait passer. Elle vitupère, elle gesticule à l'intérieur d'un habitacle aux fenêtres teintées. Elle réveille tout le quartier, mais de cela elle n'a cure.

Un quidam se met à vociférer après l'indélicate. Il n'avait pas d'autre choix que d'élever la voix pour couvrir la lugubre plainte de la grosse auto. La dame perçoit les cris, ouvre sa vitre électriquement pour s'indigner qu'on puisse ainsi interférer à un courroux qu'elle juge légitime. Calmement, le brailleur profite de l'arrêt momentané du klaxon pour lui faire remarquer que son comportement ne changera en rien le temps d'attente mais qu'en agissant ainsi elle brise les oreilles de tout un quartier.

La dame fulmine. Comment l'un de ces vulgaires de la plèbe peut ainsi la tancer en public. Elle se croit au bout de son calvaire quand un second lascar, passe à proximité de la furie afin de lui servir aimablement le même discours. C'en est trop, elle referme sa vitre, se mure dans sa berline cossue, indifférente à ce monde plébéien. Elle appuie de nouveau sur son avertisseur, histoire d'avoir non le dernier mot, mais le dernier bruit. La voie demeure obstruée encore quelques minutes puis tout revient dans l'ordre normal des choses sauf pour tous ceux que la dame a tiré de leur sommeil. Ils ne profiteront pas de cette grasse matinée à laquelle ils ont aspiré toute la semaine. Il ne fallait pas empêcher la noble dame de passer, ils l'ont bien mérité. Si ce n'est eux, c'est donc un de leurs semblables qui loge non loin d'eux et a provoqué cet inacceptable contre-temps.

Maintenant, elle roule, certaine de son bon droit. Qu'il est insupportable de devoir prendre en compte tous ces misérables êtres rampants qui constituent cette vermine humaine. Vite, vite, un cataclysme que les gens de qualité n'aient plus jamais à devoir subir les innombrables inconvénients liés à une cohabitation de plus en plus intolérable.

Klaxonnement sien.

 

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