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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

La disparition des rabicoins.

Vestibule, alcôve et Cagibi

 

 

 

Nos demeures sont désormais peuplées de vides, d'effacements abolis pour laisser place nette. Quand les espaces de travail se firent de plus en plus impersonnels et ouverts au regard, dans un terme anglais qui m’horripile tout autant qu'il m'effraie, insidieusement les architectes ont agi de la même manière sournoise pour gommer tout ce qui pouvait donner une âme à un espace de vie.

Adieu cagibi, alcôve, vestibule ou bien grenier, ces coins secrets qui ouvraient les portes de l'imaginaire, de l'angoisse ou bien des amours cachées. Le rationnel a pris le pas, le pragmatisme s'impose y compris dans l'art de réduire à néant « rabicoins » et cachettes. Il convient de préparer les enfants à vivre dans une société du contrôle permanent, même la cuisine dévoile ses secrets et s'ouvre au regard de tous les convives placés dans la pièce adjacente.

On peut penser que ce n'est qu'un détail mais il me semble de taille. J'ai grandi en me réfugiant de temps à autre dans un cagibi qui pourtant ne me laissa pas que de bons souvenirs. Je me suis réfugié dans un grenier qui était plus qu'une caverne d'Ali Baba, un véritable musée de la bourrellerie. J'ai pris la poudre d'escampette par une porte dérobée qui aurait bien pu être cochère. L'espace est un luxe pour peu qu'il accorde des échappatoires.

Désormais tout est rationnel, organisé, contrôlé. Les demeures sont à l'image de cette société. Bientôt les portes y seront prohibées, l'intimité ne doit plus entraver le contrôle, la surveillance, l'exposition au regard ou bien à la caméra. Nous avons intégré l'idée que nous vivions dans des clapiers, que nul endroit nous permettait de nous dérober, de nous exclure un temps de ce monde policé.

Les cours d'école n'ont pas échappé à la règle en éliminant tout ce qui permettait, l'espace de quelques instants de sortir des écrans radars des adultes. Ils ont même osé faire des toilettes des espaces dénués de toute intimité au nom d'une sécurité qui nie la spécificité de ce qu'on aimerait y faire loin des regards scrutateurs et des oreilles indiscrètes.

Je veux ici lancer une grande croisade, un combat illusoire aussi vain que dénué de perspectives pour rétablir le vestibule dans nos demeures, libérer le cagibi, redonner ses lettres de noblesse à l'alcôve et rétablir le grenier dans son miraculeux mystère. Tout ceci suppose qu'on cesse de construire du neuf sans âme et qu'on se soucie enfin de redonner vie aux vieilles demeures sans commencer par tout raser du sol au plafond.

Un doux rêve, un vœu pieu qui ne sera jamais à l'ordre d'un jour qui ne supporte plus les coins sombres, obscurs parfois et secrets toujours. C'est pour m'imprégner de ces souvenirs d'antan que je me réfugie chaque matin dans un espace clos, étroit, sans fenêtre, une commodité qui demeure l'ultime refuge domiciliaire, afin d'y rédiger mon billet quotidien tout en libérant mes entrailles.

Ne soyez pas choqués. Chacun de nous doit se résoudre à cette activité prosaïque, beaucoup l'ont honteuse, moi je la parfume de récits que j'y écris à la chaîne. Je provoque parfois bouchon et désagrément pour mes semblables qui veulent prendre la place dans une urgence dont j'ignore souverainement la réalité, moi qui sur mon trône, m'adresse à la multitude de mes sujets.

Offrez-moi un cagibi et je vous écris une épopée, accordez-moi un vestibule et vous aurez une préface, octroyez-moi une alcôve et je vous promets un conte libertin, dégagez-moi un grenier et je vous trousserai des souvenirs d'enfance. Je n'ai pour l'heure que cet étroit édicule qui n'est pas en capacité de donner du souffle et de la grandiloquence à ma prose. Qu'importe, il vous faudra vous en contenter. Qui va à la chasse perd la face !

Vestibulement vôtre.

 

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