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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

À trop tirer sur la corde.

L’hiver sera rude.

 

 

Il était une fois un conquérant, un aventurier bien décidé à quérir sa chance de l’autre côté du monde. C’était un temps où il était encore possible de changer de continent sans présenter patte blanche ni certificat de notabilité. Les plus hardis embarquaient vers l’inconnu, confiant leur destinée à la bonne fortune et à Éole. C’est ainsi que Jacques arriva sur les rives du Saint Laurent, en Gaspésie : le bout de la terre, là où il y avait tout à bâtir pour se construire un avenir.

Jacques était courageux. Il monta bien vite un refuge en bois, une cabane dans ce qui n’était pas encore le Canada. Il avait pour proche voisin un autochtone, un humain comme ils se nommaient, un taiseux et un méfiant, toujours à épier les agissements de ce curieux envahisseur dont pour l’heure, il n’avait pas à se plaindre. Mabretou, indien Micmac, était particulièrement taciturne certes mais jamais avare de conseils quand Jacques s’adressait à lui.

 

C’est ainsi que l’européen attendait souvent l’assentiment de son voisin pour agir, un simple regard le confortait dans ses choix. Jacques, sans le l'avouer, avait un immense respect pour ce personnage. Ce jour-là, sentant venir les premiers frimas, Jacques se dit qu’il serait prudent de couper du bois pour supporter un hiver, qui selon les premiers colons qu'il avait interrogé, est particulièrement redoutable dans cette région du monde. Il avait une carrure de bûcheron, il n’y avait plus qu’à le prouver dans l’instant.

Jacques coupa et débita avec une énergie folle. Il n’avait d’autres recours que de porter à bout de bras le fruit de son labeur. C’est ainsi que de très nombreuses fois, il passa devant l'amérindien, tranquillement assis devant sa demeure, qui à chaque passage opinait de la tête, approuvait d’un sourire cette débauche d’effort. La posture immuable de Mabretou incita l’européen à l’interroger. Sans doute craignait-il d’agir à contre sens, d’en faire trop dans cette contrée qu'il découvrait.

La barrière de la langue semble ne pas être un obstacle dans cette histoire que l’on me pousse à vous narrer à la manière d’un conte. Acceptons-en le principe et mettons dans l’instant nos deux lascars en communication. Jacques, soufflant et suant d’avoir tant œuvré, posa les quelques bûches qui l’encombraient pour demander à son interlocuteur si l’hiver risquait d’être froid.

Mabretou pour confirmer auprès de ce bouillonnant jeune homme sa réputation d’homme sage se frotta le menton, se gratta la tête, leva les yeux au ciel et après une profonde expiration, dit d’une voix grave, presque caverneuse : « Oh oui, très froid cher voisin ! » avant que de tirer une longue bouffée de tabac de son inséparable pipe. L’affirmation prit de court le nouvel arrivant. La force du propos valait avertissement, il lui faudrait en tenir compte.

 

Le lendemain, Jacques retroussa ses manches, reprit sa hache qu’il affûta soigneusement et dès le lever du jour, reprit le chemin de la forêt. Il ne devait pas avoir fait assez hier pour mériter pareille réflexion de l’homme immobile. Il convenait de lui prouver, que tout européen qu’il était, il ne se laisserait pas abattre.

Il s’escrima toute la journée et au soir tombant, refit de nombreux voyages vers sa cabane, amoncelant les bûches en un très long mur de bois. Il lui semblait cette fois acquis d’obtenir les félicitations du vieux sage. Il revint vers lui et lui demanda si la saison risquait non seulement d’être froide mais bien plus encore.

Mabretou voulant sans doute satisfaire au besoin de certitude de ce curieux voisin frileux le confirma dans sa folle entreprise. Avachi sur sur son fauteuil, il se redressa, mouilla son doigt, huma l’air du temps et déclara péremptoire : « L’hiver sera rude. Il sera même frigorifique ! » Jacques en eut les jambes coupées. Ainsi il n’avait pas fait assez et demain encore, il repartirait pour couper du bois. Curieux pays qui demandait quatre fois plus de bois pour un hiver que dans son Forez natal pourtant réputé pour la rudesse de son climat.

Jacques reprit le manche. Il retourna couper du bois. Cette fois, il en avait bien plus qu’il n’en faudrait, il en était certain. Il se jura de ne pas interroger ce diable de bonhomme qui ne bougeait pas le petit doigt si ce n’est tenir des affirmations dénuées de tout fondement. C’est du moins le sentiment qui était désormais le sien. C’est fort de cette conviction qu’à son dernier voyage, il l’apostropha sèchement :  « Mon voisin, vous prétendez que l’hiver sera rude, mais qu’est ce qui vous permet d’affirmer pareille sornette ? »

 

Cette fois, l'amérindien se sentant sous le feu d’une éventuelle critique de son voisin, se leva, ce qui jusqu’alors, n’était jamais arrivé. Il vint vers celui qui l’apostrophait et dont il convenait de calmer la morgue. C’est alors que se drapant dans sa fierté outragée, il s'approcha plus encore, alla jusqu’à toucher l’épaule de ce bûcheron nouvellement canadien et lui déclara : « Quand homme inquiet rentre beaucoup, beaucoup de bois, l’homme sage se dit que l’hiver sera forcément très rude. Qui de nous deux a besoin d’une leçon ? Celui qui agit pour se rassurer ou l’autre qui regarde et se contente de donner son avis ? »

Ce quiproquos devint rapidement un sacré mic-mac, influencé sans doute par la tribu de Mabretou. Bien qu'il naquit au bout de la terre, il a depuis pris bien des formes à travers le vaste monde. Elle est même devenue une occasion de se moquer de l’un ou de l’autre selon le point de vue de celui qui la raconte. Elle mérite cependant qu’on l’écoute avec attention et qu’on y décèle les ressorts de l’âme humaine. Pour être bien certain d’en percevoir toutes les nuances, je vous prie de m’inviter un soir auprès d’un feu de cheminée. L’hiver sera sans nul doute très rude cette année, un bon repas et de bonnes histoires seront de nature à disserter autour d’une excellente bouteille.

 

Banalement leur.

 

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