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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Un très mauvais conte.

 

Le pont de la discorde.

 

Il était une fois, ici ou ailleurs, une rivière qui séparait les gens, se dressait tel un obstacle infranchissable. Il fut une autre fois, un petit ruisseau qui coulait de part et d'autre des domaines de deux frères. Dans le premier cas, l'eau était un mur qui se dressait, empêchant la réunion des riverains ; dans le second, un mur devait être bâti pour entériner à jamais la terrible fâcherie fraternelle.

 

Le bureau des légendes avait jusqu'alors toujours la même réponse. Pour relier, pour concilier, pour réunir les êtres, rien n'était plus aisé. Il suffisait d'une arche d’alliance, d'un lien tout autant qu'un pont entre ceux qui jusqu'alors s'ignoraient ou se tournaient le dos. Oh, bien sûr, si la réponse était toujours la même, les procédures différaient selon l'imagination de celui qui menait la fable.

 

Le plus souvent, à tout seigneur tout honneur, le diable en personne prenait la place du grand architecte. L'espace d'une nuit, sans se soucier des appels d'offres légaux, des enquêtes d'utilité publique, des lois du travail, ni des financements, il jetait un magnifique ouvrage d'art d'une berge à l'autre avec pour seule exigence, l'âme du premier utilisateur. Les animaux en firent souvent les frais, le diable ne retenant jamais la leçon se faisant gruger à chaque fois. C'est ainsi que dans notre Val, les ponts de Jargeau et de Beaugency sont ???? sortis du même constructeur sans qu'il n’en coûte rien aux contribuables.

 

À d'autres occasions, ce sont des fées qui mirent la main à la pâte. Les dames ayant des envies inavouables, pour lever lestement la jambe, elles étaient disposées à enjamber une rivière pour le bon plaisir de celui dont elles espéraient les faveurs ?. Curieusement dans pareil cas, nul marché de dupe. Le pont était jeté et l'amour consommé. Les bourses vides, l'octroi était malgré tout nécessaire pour financer les faux frais.

 

Ailleurs, d'effroyables monstres se proposèrent de venir au secours d'un brave artisan chargé de relier deux rives inaccessibles. Pour le prix d'un enfant, des yeux ou bien d'une quelconque contre-partie, le démoniaque créateur suppléait le malheureux qui, pour l'édification des masses, finissait toujours par se sortir de ce mauvais pas, par une astuce digne des fables.

 

Quant au conflit de famille, la bouderie était telle qu'un des frères embaucha un vagabond pour construire un mur afin de ne plus voir son rival avant que de partir pour ne pas entendre les jérémiades de l'autre. Le chemineux, soucieux de rétablir la concorde entre les adversaires de l'heure bâtit un pont plutôt qu'une palissade. Au retour du querelleur, l'évidence lui sauta aux yeux, le pont rétablit la concorde entre les frangins.

 

Jusqu'alors, joindre deux rives opposées avait toujours été un acte bénéfique, une mesure pacificatrice et bienfaitrice. Les riverains étaient si heureux que certains même, se mirent à danser sur les ponts. Il est vrai que réunir deux cités qu'une rivière éloigne avait toujours paru être un trait d'union qui joint l'utile à l'agréable. Cette fois, au bureau des légendes, c'est avec la plus grande perplexité qu'est arrivé un nouveau dossier à traiter.

 

Un pont au milieu de nulle part, à l'écart des routes et des habitations et, qui plus est, est dans un endroit béni des dieux et miné par le diable. Comment faire avaler la couleuvre, quelle sornette mettre en avant pour justifier ce qui ne se comprend pas de prime abord ? Il y a forcément anguille sous roches d'autant plus que la roche est ici un gruyère qu'il n'est pas raisonnable de miner davantage.

 

Seul point à ne pas prendre en compte, ledit pont sera entièrement financé par le département des affaires roulantes. Aucune participation extérieure, tout est merveilleusement bouclé, comme par miracle pour cacher sans doute, des intentions moins louables. On ne prête qu'aux riches et dans ce cas, pour construire un château de cartes de crédit, le maître d'œuvre a cassé sa tirelire. Le pont de la discorde, celui qui sépare à jamais les tenants de l'ancien monde qui veulent toujours plus de camions dans une nature exsangue et les doux rêveurs pour une planète qu'on respecte enfin. Les positions sont irréconciliables, le pont se fera en dépit des évidences, des inquiétudes, des études géologiques, du classement au patrimoine mondial qui se plie volontiers au pragmatisme économique.

 

L'écologie, l'environnement, le développement durable, les humains ont tous ces mots magiques dans la bouche pour colorer de vert et d'espoir la catastrophe à venir. Le pont de la discorde sera un des tous premiers véritablement bâti par un diable qui a perdu la main. Le projet ne se fera pas en une nuit, les obstacles sont multiples, les tracasseries innombrables. Les empêcheurs de traverser d'un bond ont tout fait pour mettre des bâtons dans les roues des camions de quelques bons amis. Mais au bout du conte, il ne faudra sans doute qu'une nuit pour que ces beaux rêves s'effondrent tel un château de sable. On ne joue pas impunément avec le réseau karstique.

 

Au bureau des légendes, les scénaristes se frottent les mains. Voilà une chute qui changera des récits anciens. Ce n'est pas une mauvaise chose, il est bon parfois de sortir des sentiers battus.

 

Poncifement leur.

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