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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Le Hérisson.

Une énigme piquante …

 

 

 

Éléonore lisait le Hérisson. De toute mon enfance, j'avoue n'avoir vu nulle part ailleurs ce curieux journal au papier de couleur, vert, rose ou jaune. Mes souvenirs sont flous à ce propos, moi qui tout juste lecteur, parcourait avec étonnement, surprise, gène parfois les pages de cet hebdomadaire satirique. Qu'en ai-je retenu à l'époque ? Quelle trace a-t -il laissé ? Comment pouvoir répondre à des questions qui dépassent totalement ma capacité d'analyse.

J'en ai surtout conservé un souvenir très précis, les dessins de Faizant avec ces vieilles dames indignes qui se trouvaient dans des situations ubuesques. Je ne devais pas en comprendre le sens exact. Je me souviens à la manière de Pérec qui évoque lui aussi ce journal, l'impression que le dessinateur avait croqué ma grand-mère, cette vieille dame indigne qui rachetait un passé, gardé dans l'ombre par les adultes qui m'entouraient, par le truchement de ce petit fils rédempteur.

Éléonore avait vécu, avait aimé tout en traversant les drames de son époque avec pertes et fracas. Son premier mari, le père de mon père, lui avait laissé trois enfants, deux garçons et une fille avant que de finir par mourir de ces maudits gaz qui empoisonnèrent son existence. Elle laissa les enfants à leurs grands-parents vignerons de la vallée du Cher, pour aller vivre à Tours, travailler aux halles et se nimber d'un mystère à jamais indéchiffrable.

Elle devint une virtuose de la cuisine, justement appelée de grand-mère, puisque j'en ai hérité avec quelques ustensiles dont cette planche à découper qui trône encore sur mon plan de travail. Nous sommes loin du Hérisson à moins que l'anticonformisme du canard ait laissé ses effluves dans ses mijotés ! Elle ne m'a certes pas appris à cuisiner le niglou. Avec elle, c'était plutôt les carcalaudes, les escargots que nous ramassions avec frénésie et qui se trouvaient au menu à chacune de mes visites.

Elle prit un second mari qu'une nouvelle guerre lui emporta. Elle avait, quand je l'ai connue et qu'on me permit de passer de petits séjours en sa compagnie dans le vieux Tours, un nouveau confident qui s'éclipsait à ma venue. Elle se consacrait entièrement à son petit-fils, rattrapant ainsi ce qui était passé pour sa défaillance de mère, demeurant attentive à ses désirs sans livrer les failles et les douleurs de son parcours loin de ses enfants.

Ce que je compris plus tard, trop tard, ce sont les griefs qui entouraient ce passé qu'on lui reprochait et dont je ne savais rien. Le seul indice pour moi était ce journal, politiquement incorrect dans une France engoncée dans le conformisme ; si loin des valeurs de tous les autres membres de la tribu familiale. D'où me vient que ce journal est la clef de l'énigme ? D'une intuition qui près de quarante ans après sa mort, se focalise uniquement sur cet indice sortant du cadre.

La liste des collaborateurs à cet hebdomadaire en dit long sur son contenu. Il y a là des plumes qui firent les belles heures du canard enchaîné ou de Charlie Hebdo. Éléonore se démarquait ainsi radicalement de la sensibilité gaulliste de mon réseau familial. Elle aurait mérité que je l'interroge mais comment faire alors que près de soixante-dix ans nous séparaient ? Seul cette lecture sans doute par brides sans repères me pousse à lui donner, aujourd'hui, une autre vie, en décalage total avec les siens.

Il me restera sans doute la fiction pour redonner vie à l'écaillère des halles tourangelles, à cette matrone libre et facétieuse, rebelle et gouailleuse. Plus rien ne reste de son parcours, nul récit de témoins ne viendront alimenter mes supputations. Je me pique à ce hérisson qui me donne l'envie d'explorer un possible tout autant que cette certitude qu'elle dut être une femme magnifique, belle et libre, indépendante et secrète, bannie et pourtant si présente en mon cœur.

Il était une fois, Éléonore, une femme rebelle qui n'accepta de se laisser enfermer dans le rôle magnifique de la veuve de guerre. Elle refusa toujours de se plaindre et de ployer sous le joug des conventions. Elle traversa près d'un siècle sans que des documents demeurent pour rendre compte de son séjour sur la terre. C'est à moi, son petit-fils, que revient le devoir de lui redonner vie, de lui donner une nouvelle chance, de lui inventer une autre épopée …

Reconnaissancement sien.

 

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