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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Cind doigts ...

Ses points cardinaux

 

 

J'allais sur le chemin de halage, courant l'aventure au gré du hasard quand me prit l'envie de boire un bon petit vin de notre Val de Loire. Il y avait là une taverne qui me tendait les bras. Je ne sus repousser cette douce invite, désirant cependant ne pas prendre le risque de faire des rencontres qui eussent pu rendre périlleux ce petit arrêt. Je trouvai une table à l'écart, derrière un pilier, je m'y installai. C'est alors que que je fus le témoin discret d'une curieuse scène …

Un vieux marinier discutait gravement avec un jeune homme qui, je le compris bien vite, était son jeune fils. Le vieux avait l’envie de transmettre à son fils l'expérience de toute sa vie. Le gamin d'après ce que je compris venait d’en terminer avec ses obligations vis-à-vis de la Royale et souhaitait prendre femme, il venait de s'en confier à son géniteur. Devant eux quelques chopines qui finissent toujours par vous dénouer la langue et ouvrent parfois les portes de bien des mystères.

L’ancien regarda droit dans les yeux ce rejeton qu’il n’avait guère vu grandir, il faut bien le reconnaître. Son métier l’avait conduit loin du domicile conjugal : il était plus souvent sur son bateau que parmi les siens. Le vieux Norbert voulait sans doute se rattraper, offrir au jeune Edgar la sagesse accumulée lors de son existence vagabonde.

Norbert prit gravement la parole, regardant Edgard droit dans les yeux. Il y avait quelque chose qui relevait de la confession dans ce moment étrange et émouvant dont je ne manquais rien de mon poste d'observation. Je ne perdis aucune des paroles de ce vieux marinier, buriné par le vent, le soleil, le mauvais temps et les grands coups du destin d'une existence aventureuse …

« Tu sais mon garçon, puisque est arrivé l’âge où tu veux prendre femme, je me dois de te livrer les fruits de mon expérience. Comme ton désir est d'être marinier, tu ne dois pas lui cacher que tu lui proposes une vie de solitude, d’attente et d’angoisse. Ne la leurre pas tout comme tu ne dois pas te tromper pas sur le choix de celle qui t’attendra ainsi le plus clair de son existence. J’espère que tu accepteras mes conseils … »

Le vieux leva alors la main, une main ridée, large et velue. Une main pourvue de ses cinq doigts, ce qui était assez rare dans la profession. Il l’ouvrit largement devant son fils et s’en servit pour appuyer sa démonstration. Passant d’un doigt à un autre au fil de son message grâce à l’index de l’autre main. On aurait dit un professeur transmettant une leçon d’arithmétique …

« Le choix de ta future exige de bien connaître les femmes. L'élue de ton cœur devra être porteuse de bien des vertus pour te combler tout au long de ton existence. Les hommes manquent souvent de clairvoyance en ce domaine et ton père encore plus que les autres. L’âge m’a pourtant donné ce peu de lucidité que je veux te transmettre aujourd’hui.

Il y a d’abord la femme que l’on choisit pour sa beauté, sa grâce, son élégance. Elle est jeune alors : les camarades se retournent à son passage. Tu es fier de l’avoir à ton bras. Elle fait tourner bien des cœurs ; dans ta naïveté, tu restes persuadé qu’elle ne pense qu’à toi. Tu es un jeune coq prétentieux, perché sur ses ergots. Une drôle de crête finit toujours par te pousser sur la tête ; tu es si souvent absent… Puis les années passent et la beauté devient un lointain souvenir. Si elle n’était que belle, tu te retrouves avec une coquille vide. »

Edgard souriait. Décidément son vieux père n’avait jamais parlé ainsi. Il lui trouvait de la verve et un côté poète qu’il n’avait jamais envisagé. Il est vrai qu’il l’avait vu si peu durant son enfance. Il s’interrogeait également. Est-ce de sa mère qu’il parlait ainsi ? Le jeune homme était curieux d’entendre la suite, je percevais des signes d'impatience chez lui …

« Il y a encore la femme maîtresse, libre et épanouie, aimant les plaisirs de la chair. Elle n’a aucun tabou, prend les devants, réclame des caresses, accepte de découvrir de nouvelles sensations, ne recule devant aucune expérience. Elle vibre comme un violon, elle est chatte et tendresse, douceur et volupté. Elle fait de ton retour à la maison, une fête et une folie merveilleuse. Tu la quittes, épuisé et comblé, en craignant toujours qu’un autre ne prenne ta place sitôt la porte fermée. Puis l’âge, une fois encore, joue sa partition et c’est toi ,cette fois, qui ne peut plus satisfaire son insatiable gourmandise. »

Edgard changea de physionomie. Voilà un secret que les parents n’évoquent jamais. La porte reste close et les langues muettes en ce domaine. Son père donnait-il ici un portrait de sa mère qu’il ne soupçonnait pas ? Si tel était le cas, le vieux avait perdu la raison. C'étaient là des propos qu’un fils ne peut supporter. Le jeune serrait les poings pour contenir sa gène.

« Il y a la femme mère. Jamais elle ne s’accordera le moindre répit si l'un de ses enfants a besoin d’elle. Généreuse et maternelle, elle ne compte jamais son temps, ses efforts, son énergie pour rendre la vie agréable à sa progéniture. Elle est en beauté quand elle porte un enfant ; elle se transfigure alors, prend des formes généreuses et respire le bonheur. Puis, elle n'est plus qu' inquiétude et angoisse dès que l'un des siens est malade, a un souci, un chagrin. C’est une mère poule qui se détourne du coq. Avec elle, les enfants sont comblés, le mari souvent délaissé. Le marinier peut partir : il sait que la maison sera bien gouvernée. Puis les enfants quittent le foyer et la mère ne sait plus quel rôle tenir... »

Edgard se calma soudainement. Il reconnaissait sa mère, sa chère mère qu’il chérissait. Oui, vraiment il avait bien eu de la chance de grandir avec une telle femme qui tenait le rôle du père, absent la plupart du temps. Jamais il n’avait manqué d’affection. Elle était merveilleuse de courage et d’amour.

« Il y a la femme qui te fait grandir. Elle est intelligente, te pousse dans tes retranchements. Elle est curieuse de tout, cherche à comprendre le monde, veut apprécier les beautés qui nous entourent. Elle lit, peint, écrit des poèmes ou chante. Elle est précieuse et curieuse. Elle exige toujours que tu lui offres le meilleur de toi-même. Elle te pousse à refuser les facilités de l’existence des mariniers : point de beuverie ni de propos un peu gras. Elle est muse et guide, elle est intransigeante et ne te laisse jamais en repos… »

Edgard cette fois était troublé. Il ne reconnaissait absolument pas sa mère. De qui parlait ainsi cet homme qui se prétendait son père ? Il lui semblait étranger, lointain, indifférent à son existence. Il y avait une faille dans son propos, un mystère qui l’intriguait. Je voyais le visage du garçon s’assombrir, ses mâchoires se serrer.

« Tu vois, mon garçon, la femme est multiple, la femme est différente. Tu dois faire un choix délicat, un choix qui t’engagera pour la vie. À moins que tu ne retiennes un cinquième conseil, celui que partagent bon nombre de marins. (Edgard venait de mettre son index droit sur l’auriculaire de la main gauche. Il était hilare : sans doute l’alcool qui lui faisait perdre toute mesure.)

Il se peut que tu sois homme prudent et que jamais ces quatre femmes ne se rencontrent. La Loire est assez grande : tu peux avoir une Nivernaise, une Orléanaise, une Tourangelle et une Angevine. Tu auras ainsi toutes les facettes de l’éternel féminin, sans jamais te lasser. Tu seras le plus heureux des hommes ; il te faut m’en croire ! … »

Norbert ne put aller plus loin dans son imprudent récit. Le garçon s’était levé, avait pris un pichet et venait de le jeter à la face de celui qui se prétendait son géniteur. Il tourna les talons et laissa ce vieil ivrogne qu’il ne reverrait jamais. J’étais, je dois l’avouer, troublé par la scène à laquelle je venais d’assister. Le vieux avait sans doute beaucoup aimé les femmes ; il en tirait une description fidèle selon sa façon de voir. Il avait perçu la diversité de leur personnalité mais n’avait sans doute jamais pris la peine de trouver toutes ces qualités dans la même …

L'homme venait de briser le secret. Il s'était condamné à finir seul. En avouant ses turpitudes, il se coupait de son famille. Il regagna son bateau, dépité par ce qui venait de se passer. Il n’avait pas perçu combien son fils était attaché à sa mère. Il retourna sur la Loire. Finalement c’était elle la seule compagne, sa maîtresse et son unique amour. On ne le revit jamais …

 

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