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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Une peur bleue

Pédagogie et communication métropolitaine.

 

 

Depuis toujours, transmise de générations en générations, les ligériens véritables vivent avec la grande crainte de la crue centennale. Plus le temps passe et plus, inexorablement se rapproche l’éventualité de la colère de dame Liger, celle qui jettera tout le territoire dans ses flots et le chaos. Chacun ici, en Orléans, en est conscient, tous ont une attente plus ou moins avouable à ce propos. La promesse d’un spectacle grandiose attire certains, l’envie de connaître ce qui fit bien des légendes locales pousse d’autres à désirer ce drame tandis que plus rares sont ceux qui veulent être à leur tour pris dans la tourmente pour avoir de belles images à réaliser.

Nos responsables sont naturellement conscients de ce paradoxe qui ferait sans nul doute commettre bien des imprudences le cas échéant. Une véritable pédagogie de la crue s’impose, un travail en profondeur et pas seulement à la surface des eaux tumultueuses d’une rivière imprévisible. C’est ainsi que des propositions ont été avancées pour que le bon peuple touche du doigt ce risque majeur dans notre Val d’apparence si paisible.

La première suggestion est venue d’un élu proche des mariniers. L’homme avait toujours été impressionné par les récits des catastrophes passées notamment dans les mémoires d’un guêpin où il est fait mention de la présence de carcasses de bateaux à hauteur des toits du quartier Saint Marceau lors de l'embâcle de 1779. Voilà une image saisissante qui ferait toucher du doigt la puissance de la Loire.

Immédiatement il fit appel à l’expertise de la société qui est partie prenante dans l’organisation du Festival de Loire. Il lui était impossible de trouver avis plus éclairé sur la place. Les techniciens examinèrent la possibilité de jucher un fûtreau à deux mètres cinquante du sol au-dessus du quai du Châtelet. Si techniquement la chose était réalisable, d’immenses problèmes de sécurité de posaient sans qu’il fût possible de les surmonter. L’idée dut être abandonnée à regret.

C’est alors une femme qui émit une proposition alliant l’esthétique, le symbole et une forme d’apprentissage à destination des plus jeunes. Elle proposa que l’on installe à hauteur de la plus haute crue historique, sur les platanes situés en face de la Place de Loire, des aquariums géants dans lesquels il y aura des poissons indigènes, occasion rêvée de les faire connaître du grand public.

 

Perché un aquarium en hauteur n’est pas un défi insurmontable. Cependant des élus proches de la mouvance animaliste évoquèrent la possibilité de traumatiser les pauvres poissons dont nul ne sait s’ils ne sont pas sujets au vertige. D’autres personnes évoquèrent l’éventualité d’actes de malveillance et le risque d’être alors accusés de la mort des malheureux. Cette possibilité quoique fort attirante tomba à l’eau pour le plus grand bonheur des poissons.

Il fallait se contenter du symbole tout en forçant les citoyens à lever les yeux au ciel, pour s’imprégner du pouvoir de dame Loire. Sur la place, Sept « O » gigantesques représentent dans l’esprit de tous la vitalité de la ville d’Orléans. Un adjoint se serait écrié : « Mais bon dieu c’est bien sûr. Faisons coulisser nos O dans le tronc des platanes pour les dresser à hauteur de crue. ! » On s’extasia devant la pertinence de ce qui serait un choc visuel de nature à frapper les esprits.

Là encore, c’est la logistique qui ne suivit pas. Le diamètre des « O » n’étant pas extensible ni même compatible avec la forme des troncs. Il y avait aussi le problème délicat de la fixation du O non dans l’E mais dans l’arbre. Il fallut se résoudre à rester plus terre à terre pour symboliser la peur bleue.

Une tempête eut lieu dans les crânes de nos édiles. La chose n’est pas si fréquente pour que nous puissions nous en réjouir d’autant que le sujet méritait véritablement, en pleine crise sanitaire, de mobiliser toutes les compétences. Un humoriste local suggéra d’accrocher six citrouilles peintes en bleu sur six platanes du quai. On s’interrogea sur cette idée absurde, le plaisantin se lança dans l’historique des crues de 1846 – 1856 et 1866 qui firent dans de dégâts. Le 6 s’imposait et la peur demeurait illustrée par ce Six trouilles bleues tiré d’une comptine d’un de ses amis écrivain local. Bien sûr, il fut qualifié de fantaisiste, on qualifia sa remarque de saugrenue mais l’idée de la peinture fit son chemin, celle des platanes semblant depuis le début faire l'unanimité, surtout en cet endroit, véritable cœur de la ville tournée vers sa rivière. Mais peindre des arbres à hauteur de crue nécessite un savoir-faire qui ne se trouve pas sous les sabots d’un cheval, fusse-t-il rouge.

C’est à La Rochelle qu’on dénicha les oiseaux rares capables d’un tel prodige. Le problème financier n’étant manifestement pas pris en compte. Huit arbres furent ainsi badigeonnés avec grâce et délicatesse de leur base à la hauteur idoine. Les imbéciles s’extasièrent de cette expression artistique admirable, les ronchons trouvèrent cette merveille de la pédagogie active d’une laideur absolue, les gens raisonnables, habitués aux excentricités quand elles se font avec l’argent public haussèrent les épaules et passèrent leur chemin. Le nouvel échevin trouva la plaisanterie de mauvais goût et pria qu’on cesse ainsi de ridiculiser sa ville. Comment lui donner tort ?

Platanement leur.

Pour en savoir plus

Photographies de

Gérard Dussoubs
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