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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

L’ombre épaisse d’un doute tenace.

Longtemps, longtemps après...

 

 

Depuis que je raconte des histoires, il se trouve parfois des gens qui viennent se livrer à moi, sachant que j’en ferai un récit. Ce fut le cas de Pierre, qui me confia son mystère, non pas parce qu’il voulait s’en libérer mais je crois avec le secret espoir qu’il puisse éventuellement lever un coin d’ombre. Je me suis attaché à être son truchement le plus honnêtement possible …

Pierre fut en enfant gâté, il obtenait tout ce qu’il désirait. Il faut reconnaître qu’il était fils unique, ce qui ne permet pas toujours de découvrir les joies ou les affres du partage ainsi que les indispensables concessions à consentir. Pour aggraver son cas, ses oncles et tantes n’avaient eu que des filles ce qui en fit un petit roitelet dans son environnement familial. Comme il passait des vacances dans les fermes avunculaires, il y jouissait de privilèges dont les filles de la maison étaient parfois exclues.

Cela, il n’en eut conscience que bien plus tard, en regardant par-dessus son épaule sur ce passé qui se déroule trop vite et auquel, sur le moment on ne prête pas toutes les attentions qu’il mérite. Il était le petit coq dans sa basse-cour de cousines certes un peu jalouses mais ravies d’avoir un garçon dans la troupe pour oser ce qu’elles ne se seraient pas permises sans lui. Une sorte d’équilibre en somme, c’est du moins ainsi que sa mauvaise conscience considérait ses privilèges.

Il vécut ainsi parmi sa troupe de filles sans se soucier d’équité, persuadé qu’il était que les égards qui lui étaient accordés allaient de soi, n’étaient en somme que la juste répartition des tâches et des charges, des privilèges et des avantages qui lui étaient dus. Il n’est pas aisé de remettre en cause ce qui semble naturel en dépit de quelques indices qui parfois interpellent malgré tout.

Le temps passa, c’est tout juste s’il remarqua qu’une cousine quitta un temps son foyer pour s’en aller vivre chez une vieille voisine. Il se dit qu’il y avait là un caprice de la demoiselle, une fantaisie de sa part ou une incompatibilité d’humeur avec cet oncle qu’il aimait tant et qui lui passait tout. Il n’avait pas remarqué qu’il en allait différemment pour sa propre fille, plus sujette à remontrances ou à privations.

L’incident fut oublié. Il est vrai qu’il venait moins souvent, qu’il était toujours par monts et par vaux, qu’il jouissait d’une liberté qui n’était pourtant pas la règle commune pour les filles. Il n’évoqua jamais cet épisode qu’il considéra comme un simple incident de parcours, un moment délicat qui ne méritait aucune remarque de sa part. Sa position se satisfaisait aisément de cette anicroche sans importance.

Les années passèrent. Il ne fut plus jamais question d’évoquer ce qui s’avérait confortable pour tout le monde de passer sous silence. L’oncle disparut prématurément. Il fut auréolé du prestige des absents, de ceux dont on ne cesse de vanter les mérites vu qu’il se voyait désormais privé définitivement du moindre défaut. La cousine garda le silence, n’évoqua jamais cet épisode qui ne méritait plus de revenir à la surface.

Sa mémoire effaça ce souvenir de plus en plus confus pour lui. Puis, le monde changea de braquet. Ce qui était tabou commençait à se raconter. Des faits divers mirent sur le devant de la scène un drame dont lui, n’aurait jamais songé que cela fut possible. L’inceste, ce mal terrible, ce crime contre la morale et l’enfance, était enfin évoqué. Il lui revint ce souvenir et une question lancinante le tarabusta : « Et si c’était ça qu’avait fui ma cousine ! »

La question restera sans réponse. Comment aborder un tel sujet près de cinquante ans plus tard ? Ce n’est qu’une intuition détestable, une interrogation sans fondement, un malaise qui de temps à autre lui donne mauvaise conscience, lui qui n’y est pour rien. Il devra vivre le reste de son âge avec cette idée qui de temps à autre le titille. Il ne se donnera jamais le droit de soulever un coin du voile, de venir poser une question qui pourrait remuer les remugles.

Pierre m’évoqua alors un cas analogue. Il fut le seul confident d’une mémoire qui sortit de la brume en pareilles circonstances. Une de ses amies, aidée par une thérapeute, parvient à faire ressurgir un souvenir douloureux qu’elle avait totalement enseveli. Elle en fut soulagée mais se borna à lui confier ce qu’elle taira à tout jamais aux siens, les véritables protagonistes de son trouble. Dire à un tiers lui avait permis d’effacer à tout jamais le traumatisme pour repartir enfin du bon pied.

Pierre comprit ce jour-là que la mémoire appartient exclusivement à celle qui en fut la victime. Fort de cette évidence, ce n’est pas à lui que revient la responsabilité de redonner vie aux vieux démons si ceux-ci ne hantent plus sa cousine. Ce serait pire encore et sa question constituerait une blessure qui laisserait des traces là où l’oubli a sédimenté. Il doit vivre avec ce mystère dont il n’aura sans doute jamais la clef. Il n’est ni lâche ni fuyant, il reste tout simplement à sa place, porteur d’un mystère qui ne fera sans doute qu'alourdir ses souvenirs au fil d’un temps, qui désormais est de plus en plus peuplé par leurs réminiscences.

Confidencement sien.

 

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