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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Entre pommes et noisettes

Entre pommes et noisettes

 

La nuit de la Toussaint à Vannes sur Cosson

 

La nuit de pleine lune la plus proche du premier novembre, il était de coutume en Sologne, plus exactement à Vannes sur Cosson de se réunir pour célébrer le retour à la source et les défunts de la société villageoise. Une birette, une dame enveloppée dans une longue robe noire sur laquelle tranchaient un foulard et un gilet orange, regroupait tous les gens de la contrée du coucher du soleil aux douze coups de minuit sur les rives d’un ruisseau, elle qu’on surnommait la laveuse.

Le long du ruisseau des forges, nommé ainsi précisément parce que la tradition voulait qu’on y fit ce soir-là un grand feu digne de celui d’un forgeron, la sorcière du pays menait la grande racontée de l’année. C’était une veillée particulière, il n’était plus question de faire peur aux enfants avec des loups ou des ogres ni de raconter des fariboles avec des princes et des fées. La conteuse se muait en chroniqueuse pour évoquer la mémoire de ceux qui les avaient quittés l’année écoulée.

Tandis que l’assemblée du bourg se pressait autour des flammes, les spectateurs tout en écoutant attentivement la vieille femme, cassaient des noisettes avant de les torréfier dans une grande marmite en fonte. Chacun avait pris le soin d’apporter des pommes croquantes des plus beaux pommiers du pays. Les uns avaient préparé des tartes dans le four banal, d’autres avaient pressé du cidre, certains les avaient faites cuire au four et quelques-uns apportaient de la compote.

Le partage était alors la règle tandis que la birette, le temps de cette nuit magique, retrouvait l’estime de tous et la considération de chacun. Elle mettait en scène ceux qui avaient quitté cette vallée de larmes en leur redonnant vie aux travers d’anecdotes heureuses, de situations cocasses dans lesquelles ils avaient tenu le premier rôle. Il y avait des rires certes mais toujours empreints d’une grande émotion. La fumée qui s’élevait dans la nuit guidait bien des regards tandis qu’un voile couvrait ces yeux qui fixaient une étoile. La conteuse avait soigneusement préparé ses récits, il était nullement question d’y glisser quoi que ce soit qui put choquer les familiers de celui ou de celle qui venait d’être ainsi évoqué.

Puis au douze coups de minuit, la troupe emportait les noisettes, quittait les rives du ruisseau des forges pour aller former un grand cercle plus loin autour d’un chêne vénérable dans un lieu sacré nommé aujourd’hui l’enfer par une curieuse confusion des mémoires. Là, un druide avait préparé un petit marcassin rôti et un énorme goret. La viande de sanglier était réservée au druide et à la birette qui cette nuit-là se réunissaient dans la même communion. L’énorme verrat allait nourrir la population. Pour tous, les noisettes grillées accompagnaient la délicieuse viande.

Avant le début du banquet, au cœur de la nuit le druide montait dans l’arbre pour y couper le gui qu’il laissait tomber dans un grand drap blanc. Le rituel achevé, c’était le signal du début des agapes, largement arrosées de boissons fermentées. Les esprits s’échauffaient en dépit d’un froid de saison. Danses et chants, cris et querelles, amours clandestins et réconciliations spectaculaires ponctuaient cette nuit de folie. Avant que le soleil ne se lève, chacun rentrait dans sa modeste demeure.

La Birette regagnait sa cabane dans le secret de la forêt. Sur le seuil des maisons, une bougie brûlait encore, c’est du moins ce qu’il importait de s’assurer. Elle avait été allumée au moment de se rendre au premier rendez-vous et pour la préserver du vent ou de la pluie, elle avait été glissée à l’intérieur d’une calebasse soigneusement creusée. Si jamais au retour du banquet la bougie était éteinte, l’année à venir risquait d’avoir son lot de malheurs pour la famille concernée.

Voilà ce qui se passait depuis toujours et n’aurait jamais dû cesser d’être en dépit de l’irruption du christianisme et son cortège de nouvelles croyances. Mais cette année-là, un esprit maléfique, des lutins, des farfadets, Merlin en personne ou bien la fantaisie du grand créateur se mirent de la partie pour brouiller les codes habituels. Nous étions précisément un 31 octobre, la sorcière se nommait Bérandine, c’était une nouvelle venue dans le pays.

L’espace d’une année, elle avait acquis une réputation à faire frémir dans tous les foyers de Sologne, capable de jeter des sorts dont il était impossible de se défaire. Chacun s’interrogeait sur ce qu’elle allait pouvoir raconter concernant les sept personnes dont elle avait hâté le départ pour l’autre monde par des malédictions dont elle avait le secret.

Certains en Sologne l’avaient surnommée la messagère de l’autre monde ou la laveuse morbide car elle avait une manière bien particulière de jeter son maléfice sur un pauvre hère ou une malheureuse innocente. Elle venait aux toutes premières lueurs du jour au lavoir situé sur le Cosson, cette pourtant charmante petite rivière. Elle arrivait avec un vêtement qui avait été dérobé à celui ou à celle à qui des voisins voulaient du mal et devant la communauté médusée, elle lavait ce qui allait devenir un linceul.

Chacun savait ce qui n’allait pas manquer d’advenir à la future victime de l’abominable mégère. C’est avec un linge propre qu’elle effectuerait le voyage pour l’autre monde. Pourtant personne n’était en mesure d’interdire à Bérandine de venir au milieu exécuter sa terrible besogne. C’est ainsi qu’en une année, par sept fois, elle avait battu le linge d’un autre qu’elle avait envoyé ad patres.

 

Bérandine, comme le voulait la tradition de Samain prit la parole pour théoriquement dérouler le panégyrique de ceux dont elle avait hâté le grand voyage. Contrairement à ses devancières, toutes sorcières respectueuses des codes, elle dit des horreurs, décrivant les vilains petits travers des disparus, déroulant les turpitudes qui ne manquent jamais d’arriver dans une vie ordinaire. La communauté était horrifiée sans que quiconque n’ait l’aplomb de s’interposer pour que la sorcière se taise.

Les pommes avaient un goût amer. La terrible racontée des forges achevée, la troupe se dirigea à contre cœur vers le chêne vénérable. Le druide y était déjà, coupant le gui sacré pour que l’année à venir (en ce temps-là, la fête que vous nommez aujourd’hui Halloween célébrait tout autant les défunts que le début de l’année). Une jeune femme, habillée de blanc, inconnue dans le bourg vint vers Bérandine. Elle lui tendit une pomme en la priant de la croquer à pleins dents. La sorcière ne se méfia pas de cette demoiselle qu’elle pensait sans malice… Bien mal lui en prit car dans l’instant elle s’effondra en de terribles convulsions qui lui montrèrent le chemin qu’elle aimait tant à indiquer aux autres.

Ce fut la stupeur tout d’abord autour du Chêne, le druide interloqué, se coupa avec sa serpette d’or et sept gouttes de sang tombèrent dans le drap blanc, réceptacle du gui. À chaque goutte tombée surgissait des ténèbres l’un des disparus de l’année. Quand tous réintégrèrent ainsi la communauté des vivants, les participants à cette nuit inoubliable se mirent en demeure d’honorer le grand banquet dans l'allégresse au point qu’ils en oublièrent le corps de Bérandine à l’écart de la grande table commune.

Les agapes achevées, les danses terminées, aux premières lueurs du jour, on s’enquit d’enterrer la vilaine sorcière. Son corps avait disparu et l’endroit fut baptisé l’Enfer car elle ne pouvait pas prendre une autre direction. Tout le monde revint dans le village au cours d’une joyeuse farandole et chacun put constater une chose incroyable. Sur le seuil de sept fenêtres, dans les foyers précisément qui avaient eu la douleur de perdre un des leurs, la pomme rituelle laissée là en évidence comme offrande avait été croquée.

Par contre, dans sept autres maisons, la bougie dans la calebasse avait été soufflée. Il ne fallait pas être grand clerc pour deviner que c’était dans ces maisons-là qu’avait été commandité le lavage mortel de la laveuse maléfique. Le soleil se leva sur un grand pardon général, les uns et les autres se tombèrent dans les bras et de ce jour, jamais plus un habitant de Vannes ne recourut à une birette pour envoyer un maléfice à son voisin.

Quant à la jeune fille en blanc qui avait donné la pomme empoisonnée à Bérandine, elle se transforma sous les yeux ébahis des témoins en une dame blanche qui s’envola pour élire domicile dans le lavoir du bourg. Personne ne remplaça jamais la méchante sorcière ni ne vint déloger l’oiseau. Tout était bien dans le meilleur des mondes, la vie et la mort pouvaient reprendre leur cours, de manière naturelle sans que nul ne vienne modifier les desseins du créateur.

Pour sceller cette promesse, les femmes du pays, lors des veillées, se mirent à faire des poupées de laine au crochet qu’on nomma les Bérandines. Le sort serait ainsi conjuré à jamais par cette charmante activité qui se perdit hélas à l’arrivée de la télévision dans nos campagnes. Il serait bon de retrouver le bonheur simple des soirées autour d’un conteur ou d’une conteuse afin de réactiver cette cohésion sociale qui nous fait tant défaut. Je sais que certains, notamment à Vannes sur Cosson s’y emploient. Puissent-ils réussir dans ce merveilleux projet.

 

Mythologiquement vôtre.

 

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C
"Je sais que certains, notamment à Vannes sur Cosson s’y emploient. Puissent-ils réussir dans ce merveilleux projet." Ce sont bien les mêmes que vous avez habillés il y a quelques années ?
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C
Cohérence<br /> <br /> J'habille toujours pour l'hiver
L
Belle Histoire...<br /> Il n'y a rien de plus beau au monde qu'un feu, un conteur et une petite foule qui en redemande.
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C
LH<br /> <br /> Le conteur semble être hors programme présidentiel
M
Merci Bonimenteur pour cette belle histoire de sorcière comme nous les aimons.<br /> Belle fée te de la Toussaint pour Toi et les tiens et à demain pour une autre histoire...<br /> Bises Ligériennes d’une gentille birette !
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C
Chère fée<br /> <br /> Que ce dimanche respectueux de la tradition avec un temps à l'image des esprits nous permette néanmoins de créer de belles choses ou de nouer des amitiés en dépit de l'injonction absurde de se fuir les uns les autres. La séparation de l'église et de l'état est consommée