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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Le piéton une espèce en voie de disparition.

 

La marche forcée vers la vitesse.

 

 

Les humains ont depuis bien longtemps oublié que c’est d’abord à pied que leurs ancêtres ont investi toute la planète. En prenant le temps de la découverte, de l’observation tout en se présentant fort démunis devant des périls de toutes natures, ils sont allés toujours plus loin à la vitesse de ceux qui se contentent de la vitesse de la marche.

Bien sûr, dans son désir de domination et de puissance, l’humain n’a eu de cesse d’améliorer le procédé, commençant par domestiquer des animaux afin de prendre de la hauteur et de gagner de la vitesse. Puis l'ingéniosité débordante de cette curieuse espèce invasive l’a conduite à penser des moyens de transport, ainsi nommés parce que c’est d’abord en allant de ports en ports que les grands voyageurs ont mené la planète en bateau.

Hissant la voile, ils se sont rendu compte qu’il y avait des forces supérieures à la leur et depuis n’ont d’autre ambition que de bénéficier de ces énergies qu’ils mettaient à leur service. Du vent d’abord et pendant fort longtemps, puis le progrès venant, la voile laissa place à la vapeur dans une révolution qui allait mettre le monde cul par-dessus tête. La suite ne sera plus que folie démoniaque.

Pour suppléer ce pied qui manquait d’efficacité, ils firent le tour du problème avant que de découvrir la roue, non pas celle permanente qu’ils exhibent dans leur dos, mais ce miracle de simplicité qui permet de rouler vers un avenir qu’ils supposaient plus radieux. Le commerce fit la différence, le déplacement se fit transport des marchandises plus sûrement que celui des humains toujours à la remorque des grandes caravanes.

Les transports de masse cependant trouvèrent leur raison d’être pour acheminer de la main d’œuvre gratuite, corvéable à merci et enchaînée à son outil de travail sur les lieux mêmes des productions. La roue avait tournée, le triangle avait pris sa place et les déplacements prenaient l’allure d’une monstruosité sans nom.

Les évolutions ultérieures se firent au nom d’une nouvelle idole, un dieu de célérité qu’on nomme la vitesse. Course effrénée pour arriver le premier, pour avaler les distances tout en réduisant le temps à sa plus simple expression. Le risque fut grand alors pour ceux qui restaient sur le bord de la route de se faire écraser par ses monstres crachant et toussant, qui avalaient kilomètres et passants débonnaires.

L’hécatombe finit même par toucher les cinglés du volant, qui le pied sur le champignon ignoraient que c’est souvent au pied d’un arbre que s'achèverait leur route. Les platanes furent montrés du doigt, sans doute parce qu’ils faisaient de très mauvais cercueils. L’humain préfère d’abord mettre en cause des éléments extérieurs avant que de remettre en cause ses propres comportements.

La vitesse fut limitée ce qui ne remit pas sur pied ceux qui déambulaient tranquillement. Le marcheur n’était pas encore une forme nouvelle de monstre égoïste et cupide se lançant dans la politique mais un humain profitant de son mode ancestral de locomotion. Il fallait agir au plus vite pour briser la spirale de la célérité. Pourtant l’affaire était mal engagée, le transport en commun se mit en tête de ligne pour faire du piéton un être simplement transitoire entre deux arrêts.

Une petite reine retrouva alors ses quartiers de noblesse. Elle fut électrisée par des batteries venues de Chine qui frappèrent les trois coups de la mort du piéton. Partout les dernières réserves naturelles sur lesquelles le pauvre marcheur pouvait trouver un peu de paix et de sécurité furent investies par des hordes de cyclistes pressées, irrespectueux et nucléarisés.

Les vélocipédistes de la vingt-cinquième heure avaient l’oreille des politiciens qui voyaient dans ce mouvement en équilibre l’occasion de se refaire une virginité verte. Tout leur fut autorisé et à défaut permis. Le contre-sens se fit règle urbaine, le feu cessa d’être rouge pour leur seul usage, le trottoir devint piste cyclable de substitution. Malheur à ceux qui allaient à pieds, ils allaient se faire rouler sur les arpions.

Ce vélo nucléaire mit la puce à l’oreille aux marchands de tout et de n’importe quoi. Tout ce qui pouvait permettre à un futur cul de jatte d’évoluer sur un trottoir plus vite que ces imbéciles qui se contentent sottement de marcher trouva sa place sur le trottoir pourvu que ce fut électrique. À une, deux ou plusieurs roues, debout, couché ou assis, les engins fonçaient sans respect aucun pour le piéton, devenu quille à abattre.

Imitant les services d’urgence, les nouveaux adeptes du trottoir mobile s’équipèrent d’avertisseurs sonores valant priorité. Leurs déplacements ne peuvent être entravés par l’obstruction de ces gens qui n’avancent pas dans le sens du progrès ou qui folie dérisoire, prennent encore le temps de se parler tout en déambulant tranquillement.

Les furieux, coupés du monde par des casques plus audio que de sécurité, des musiques électroniques et souvent un téléphone vissé à l’oreille qui leur donne la certitude d’être partout chez eux, foncent dans le tas en exigeant place nette avec la complicité bienveillante d’une police qui de toute façon ne peut rien faire contre eux. Le piéton est rayé de la carte urbaine, passe encore mais bientôt, il le sera aussi des bords des canaux et des rivières, des parcs et des forêts, des sentes et des chemins de grande randonnée qu’il conviendra de rebaptiser pour laisser place aux hordes électrifiées.

L’Europe dans son immense sagacité ne finance désormais que des aménagements exclusivement destinés à ceux qui sillonnent le territoire à grande échelle. La pérégrination est passée de mode, le vert se conçoit de manière électrique avec une propension inquiétante à oublier que ce sont des centrales mortifères qui produisent cette énergie maudite. Bientôt, il faudra concevoir des godillots sur batteries pour espérer sauver les derniers représentants de l’espèce qui useront encore de leurs membres inférieurs pour aller de l’avant.

Pérégrinement leur.

 

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