Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Cochon qui s’en dédit.

Le bestiaire orléanais

 

Les habitants de Baule sont des cochons et le revendiquent haut et fort, faisant de la tête du goret leur emblème tout autant que leur fanion. Ils n’hésitent même pas à s’affubler de ladite face charcutière quand ils font la fête, ce qui, il convient de le souligner, est très fréquent dans cette charmante petite bourgade entre Loire et Beauce.

Mais pourquoi diable le cochon tandis que leurs voisins sont des Chiens (Orléans) des Ânes (Meung) ou bien des Chats (Jargeau et Beaugency). Il faut un bon sens de la dérision pour se revendiquer de cet animal, certes le plus proche voisin de l’espèce humaine ; un cousin porcin en quelque sorte mais surtout le plus frappé d’interdits de toutes natures à la réputation délétère même si dans l’assiette tout est bon chez lui.

Voulant en savoir plus sur l’origine de cette curieuse affiliation, j’ai mené l’enquête. Sur place, la légende prétend que des voyageurs, il y a fort longtemps, pénétrant la tête sur les épaules dans un estaminet local, en seraient sortis, cul par-dessus occiput et qui plus est saouls comme des cochons. Si ce seul épisode déplorable certes mais ô combien banal eut suffi à flanquer un sobriquet aux habitants de l’endroit, dans le pays tout entier, il n’y aurait que des descendants de verrats.

Je restai donc sur ma faim, ce qui en la matière risquait fort de tourner en eau de boudin. Il me fallait pousser plus loin l’investigation, laisser mijoter les différents moteurs de recherche pour trouver anecdote, allusion ou bien histoire capable de justifier ce nom. J’ai mis avec application mon groin dans les arcanes de la grande vague sans trouver réponse satisfaisante. Le cochon de Baule était inconnu au bataillon des légendes passées.

La toponymie des noms de lieux me serait peut-être d’un plus grand secours. L’étymologie de Baule est sujet à la controverse habituelle entre latiniste et celtiste. Pour les uns tout vient de latin boola, qui signifie terre inculte tandis que les autres y voit la racine betua qui signifie bouleau. Le cochon, s’il n’a pas besoin de terres riches se repaît avec délectation dans les châtaigneraies mais pas de samares.

Dans les noms des rues, rien encore qui puisse évoquer une porcherie, le culte de Saint Antoine patron des charcutiers, une foire quelconque comme celle de la Saint Aignan à Orléans qui célébrait l’animal au point d’en faire son effigie en pain d’épices. Le cochon, emblème des avares ne risquait pas non plus de justifier pareille réputation dans un pays qui ne devait pas rouler sur l’or. Je tournais en rond et m’entortillais piteux autour de la queue de l’animal.

Le bestiaire de l’orléanais de notre érudit et précieux ethnologue Christian Chenault n’éclairait pas plus ma lanterne pourtant alimentée au suif. Voltaire dans sa pucelle d’Orléans fait dire à l’âne de Jeanne d’Arc : « J’eus pour ami le porc de Saint Antoine, céleste porc, emblème de tout moine ! » Comme la pucelle dut passer par Baule entre ses victoires de Meung-sur-Loire et Beaugency, peut-être que son âne tint ce propos justement dans ce charmant bourg. J’ai malgré tout un doute, avec la demoiselle, il ne faut pas faire l’andouille, on touche au sacré dans ce pays.

Une autre piste plus sérieuse, toujours venant de notre érudit local, affirme que les hospitaliers bénéficiaient du privilège de pâture et de divagation pour leurs porcs. Mais là encore, point de trace d’un tel ordre dans le secteur. Je faisais une nouvelle fois chou blanc, ce qui peut satisfaire une potée mais pas ma soif de savoir.

Poursuivant mes investigations, mettant mes tripes sur la table, je découvris qu’à la Mi-Carême, dans notre orléanais, le porc gras était célébré. Si mes amis de Baule organisent leur Carnabaule, autrefois dans nos villages, il y avait une cavalcade du porc gras qui s’achevait naturellement par un banquet.

Puisqu’on mangeait le cochon sous toutes ses formes, il fallait bien nourrir ceux de la grande ville. De l’autre côté de la Loire, on trouve encore le chemin des cochons qui jouxte parfois son homologue des bœufs. Mais point de circuit pour emmener à pied les bêtes à l'abattoir de ce côté-ci du fleuve. J’étais encore sur une mauvaise piste.

En vieux français, cochon se disait aussi Bacon (ça ne vous rappelle rien ?), village de Beauce bien trop loin pour être d’une quelconque utilité dans notre recherche même si Villon qui y fut arrêté, évoqua la « Truie qui file » du fil de soie sans doute. À moins que Bacon signifiant « Terres riches » par antonymie et dérision les terres pauvres de Baule héritèrent du sobriquet ancien des pourceaux. On trouve aussi des cochons pendus dans notre région mais point à Baule, village qui se refusait sans doute à pendre la vessie de porc remplie d’huile pour déclencher le feu de la Saint Jean grâce aux prodiges d’un arbalétrier.

J’en étais venu à regimber sur mes efforts vains. C’est me dis-je donner de la confiture à des cochons que de passer ainsi une journée entière en quête d’une explication quand le hasard fit bien les choses. Un dictionnaire de français du XI° siècle apparut soudain sur mon écran. J’y trouvai à Baule une définition qui dans un premier temps me laissa circonspect : « Toile grossière ». Puis poursuivant ma lecture je vis Baule : brancard sur lequel on portait les lépreux.

Mon sang ne fit qu’un tour. Je m’écriai « Bon Dieu mais c’est bien sûr ! » Le fameux brancard sur lequel on attachait la pauvre bête pour le sacrifice, voilà l’explication si longtemps cherchée. Si ce n’est pas du lard c’est quand même du cochon, je m’en contente largement. Je n’avais plus qu’à préparer mes petits pâtés, mes saucisses et mes rillons.

Si vous faites la lippe à la lecture de cette explication, au lieu de faire votre tête de cochon, partez à votre tour à la recherche d’une explication plausible. Je me satisfais de la mienne. J’ai assez fait l’andouille avec cette histoire. Je vous laisse prendre d’autres chemins de traverses pour répondre autant à votre gourmandise qu’à votre curiosité.

Charcutièrement leur.

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article