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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Colin et Jehanne

d’après Charles Louis de Vassal de Montviel

 

 

Sous le règne de Louis XII, en 1507, à Saint Cyr en Val se déroula une fort belle histoire que se plut à narrer bien des siècles plus tard, un archiviste du département du Loiret. Le conte, car c’est la forme que choisit Charles Louis de Vassal de Montviel (1809-1863) notre lettré de bonne famille se perdit à son tour dans les archives. Il me plaît à mon tour de vous la transcrire sans le luxe de détails que s’accorda notre érudit local. Si vous désirez retrouver le texte originel rédigé en 1851, vous pouvez le commander à la BNF : Bibliothèque Nationale de France. Mais à notre tour, entrons dans l’histoire.

Il était une fois, en 1487, sous le bon roi Charles VIII l’affable, une famille de serfs vivant sur le domaine entre Sologne et Loire. Leur maître Jehan Marescot était sire de Cormes, écuyer de la Source du Loiret là où une rivière souterraine sortait à gros bouillons. La femme venait de mourir laissant dans la peine et l’embarras son mari et ses deux enfants : Marguerite et Colin. Pour les deux enfants nés d’un couple de serfs relevant de deux maîtres différents, l’usage voulait qu’ils fussent l’objet d’un partage.

Marguerite dut quitter la ferme familiale pour s’en aller au service du Duc d’Orléans car ce noble seigneur avait réclamé un privilège sans doute indispensable au train de sa demeure princière. Colin quant à lui resta attaché au domaine de Cormes dans une ferme qui, posée sur le plateau de Sologne, dominait un bras de Loire qui venait couler dans le Val avant que de rejoindre le lit principal du côté de Saint Jean-le-Blanc en se mêlant parfois à la rivière Dhuy. Des écluses avaient été installées un peu plus loin sur le domaine afin que ce flot tumultueux ne vienne emporter la résurgence Loiret.

 

Colin grandit et l’histoire débute le jour de ses vingt ans, le jour même de fête de la Saint Sulpice, le Saint patron de Saint Cyr-en-Val. Le garçon travaille seul sur ses terres dont il possède quelques arpents de vignes. C’est un bon chrétien et ce jour-là, jour de grande procession, il participe comme beaucoup de fidèles de toute la région à un pèlerinage à la fontaine miraculeuse qui assurait la guérison de nombreuses douleurs invétérées.

Parmi les pèlerins, trois personnes de la même famille, venus de Saint Jean-le-Blanc, plus en curieux qu’en malades à la recherche d’une rémission. Ils avaient traîné dans le village, pris le temps de profiter de cette merveilleuse promenade sur un chemin bordé de saules, de bouleaux et de peupliers blancs. C’est en parvenant au-dessus du Gobson que monsieur Mainferme se rendit compte que le soleil déclinait à l’horizon alors qu’ils avaient encore deux lieues à effectuer pour rentrer chez eux.

C’est tout près du bouillon, dans la magnificence d’un lieu enchanteur, alors que la pénombre leur avait fait perdre leur chemin, qu’ils perçurent une présence. Le père s’empressa de questionner celui qui venait vers eux, lui demandant le chemin pour s’en retourner à Saint Jean-le-Blanc. Colin, puisque c’est lui qui venait à leur rencontre, s’approcha plus encore pour mieux les voir.

Le jeune homme fut subjugué par la beauté de la jeune fille qui accompagnait ses parents. La demoiselle vit le trouble qu’elle avait provoqué chez ce garçon, bien fait de sa personne. Elle n’en était pas mécontente tant elle avait ressenti elle aussi quelques délicieux picotements à son approche. Monsieur et Madame Mainferme quant à eux, semblèrent ne pas avoir remarqué ce trouble qui agitait déjà les deux jeunes gens et furent tout heureux d’entendre le garçon se proposer de les accompagner jusqu’à leur domicile.

 

Le retour fut plaisant, Monsieur tint le bras de sa fille, Colin se proposa d’aider la mère en quelques endroits rendus délicats par l’obscurité. La conversation porta sur les récoltes, la moisson qui avait été bonne, les vendanges qui promettaient d’être excellentes. Le temps passa plaisamment entre gens de bonne compagnie tandis qu’à la dérobée, Colin lançait de douces œillades à celle qui se prénommait Jehanne comme il l’entendit dire plusieurs fois par ses parents.

Puis les propos se firent confidence. Le couple avoua son inquiétude, la vieillesse venant, de trouver non un bon parti mais plus encore un homme aimable et amoureux pour leur enfant tandis que Colin avoua sa condition servile ce qui provoqua émotion vive des parents et paroles enflammées de la jeune fille, persuadée que la destinée allait venait en son secours. Tout naturellement au pas de leur porte, les trois Albijohaniciens remercièrent vivement leur guide et lui proposèrent de leur rendre visite à la première occasion. Colin promit bien volontiers et s’en retourna dans la nuit noire, le cœur empli d’une curieuse clarté qui allégea son retour.

Le dimanche suivant, le garçon ne manqua pas de répondre à l’invite et vint frapper à la porte des parents de Jehanne. Il fut si bien reçu, convié à leur table, qu’il s’échauffa un peu au point de demander la main de la jeune fille. Le père n’en fut point surpris, il avait perçu agitation inhabituelle chez sa fille qui justifiait pareille requête. Il en avait parlé avec son épouse et tous deux, avaient soulevé un obstacle de taille à cette union qu’ils appelaient de leurs vœux tant Jehanne avait été transformée par cette rencontre.

Colin étant serf, sa femme entrait automatiquement en servitude par le mariage. Voilà état fort peu conforme à leurs attentes pour leur chère fille. Ils firent état de cet obstacle rédhibitoire à leurs yeux en encourageant le solide travailleur à gagner de quoi acheter sa liberté à son maître. Jehanne s’exprima avec tant de confiance et de flamme que Colin prit dans l’instant la résolution de gagner sa liberté tout en revenant parfois partager le repas dominical de sa bien-aimée.

De ce jour, Colin travailla comme un forcené pour gagner les trente écus d’or, prix de sa liberté. Fort de la promesse que Jehanne lui avait faite de l’épouser, il avait doublé d’ardeur pour amasser petit à petit un tel trésor en allant vendre au marché d’Orléans ses fromages de chèvre, ses légumes et ses travaux d’osier. Il ne prenait ni repos ni loisirs de toute la semaine, travaillant tout le jour et longtemps à la chandelle et s’offrant pour seule distraction une visite occasionnelle à Jehanne, le jour du repos.

Un jour enfin, après quelques années d’un labeur acharné il put se présenter devant le seigneur de Cormes pour acheter sa liberté. Son maître fut surpris à la fois de la demande mais plus encore de la somme amassée par ce brave paysan Sachant sa réputation de travailleur infatigable, il refusa de l’affranchir, ne souhaitant perdre son meilleur tâcheron mais sa femme, présente à cet entretien s'enquerra de la raison d’une telle folie. Colin lui avoua son amour pour la belle Jehanne et la condition qu’elle avait mise à leur mariage.

La dame en fut si touchée qu’elle manda à son mari d’accepter dans l’instant de rendre sa liberté à Colin sans même réclamer de lui les trente deniers qui allaient servir à ce jeune couple. Le seigneur dut céder au désir de son épouse même s’il assujettit cette faveur à l’acquisition des trois arpents de vigne que possédait en propre le garçon pour ne pas que ce précédent fit tache d’huile dans son domaine. L’affaire fut conclue.

Colin n’eut plus qu’à se rendre devant le bailli d’Orléans afin de se voir délivrer la charte de manumission, parchemin qui attestera de sa condition d’homme libre. Ce qui fut fait sans finance comme l’avait précisé par écrit le seigneur de Cormes. Fou de joie, le garçon se précipita chez les Mainferme pour leur montrer le papier gagné à la sueur de son front.

Comment vous décrire la satisfaction de ces braves gens et plus encore le bonheur sans pareil de Jehanne qui osa pour la première fois se jeter au cou de son amoureux. Nos quatre amis firent grand fête, essuyèrent des larmes de joie et des propos enflammés sur l’avenir qui attendait désormais ceux qui dans l’instant s’étaient fiancés. La vie commune était pour bientôt.

Colin en sortant, grisé par l’émotion et un peu de ce bon vin de l’orléanais ouvert pour l’occasion voulut en avertir son parrain, juponnier de son état, qui avait échoppe dans la rue des Charpentiers. L’homme qui avait quelques biens, n’avait aucun héritier, il fallait cultiver son amitié. Le père Patri exprima sa joie de voir son filleul enfin Bourgeois. Ils célébrèrent la nouvelle à la Pinte d’Or, un cabaret fréquenté essentiellement par des mariniers et des tâcherons des quais.

Pris par l’ambiance de ce bouge tout autant que par la boisson que ses années d’austérité avaient éloigné d’un tel usage, le pauvre Colin perdit la tête. Il eut la langue aussi chargée qu’imprudente, tenant à la cantonade des propos sur l’iniquité du statut de serf, sur le poids de l’impôt et la scélératesse des puissants. Il ne tarda pas à voir surgir des sergents de ville qui vinrent promptement s’emparer de sa personne pour outrage et propos séditieux.

Enfermé dans l’instant au Châtelet, il allait y croupir avant que de passer en jugement. L’oncle se sentant responsable de l’esclandre fatal courut prévenir monsieur Mainferme. Les deux bourgeois se présentèrent devant le Prévôt, réclamant l’élargissement de ce jeune homme trop fougueux. Ils se portèrent caution et contre la somme de cent sous Parisis, Colin put sortir de sa geôle en attendant le procès.

La justice cependant ne tarda guère. Lors du procès, le malheureux trop bavard fut condamné à une forte amende et plusieurs mois de prison, ce qui compromettait gravement son projet de mariage. L’argent, il en disposait assez grâce à l’intervention de son ancienne maîtresse, mais la prison constituerait une marque d’infamie terrible qui le priverait de Jehanne à tout jamais.

Il sollicita auprès du Roi des lettres de grâce par l’entremise du Bailli de la ville qui avait été touché par l’histoire du jeune homme. Il fut gracié avec en contrepartie une pénitence pour expier sa faute et demander pardon au Roi, représentant de Dieu sur Terre. Colin se voyait imposer le grand pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle, son mariage allait une fois encore s’en trouver grandement repoussé.

Jehanne lui exprima tout son amour, promit de l’attendre patiemment et de prier chaque jour pour qu’il ne lui arrive rien de fâcheux durant ce très long voyage. Colin se mit en marche, le bâton à la main et une besace sur l’épaule pour tout viatique. Trois mois plus tard, il n’était pas rentré, l’inquiétude grandit de jour en jour à Saint Jean-le-Blanc. Monsieur Mainferme finit par croiser des dragons qui avaient rencontré en chemin le pèlerin et qui s’étonnaient qu’il ne fût pas encore revenu.

Jehanne au désespoir se croyait déjà veuve avant même que d’avoir été mariée quand enfin, un homme arriva amaigri, épuisé et fou de chagrin, persuadé que sa bien-aimée ne l’attendait plus. Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre et il se murmure qu’ils n’eurent pas la patience d’attendre le sacrement de monsieur le Curé de Saint Cyr pour consommer ce qui n’avait que trop tardé.

Le lendemain, Colin se rendit auprès du Bailli pour montrer son livret de pèlerin, appuyé par le témoignage de trois compagnons de route. Il avait bien effectué sa pénitence. Le représentant du roi dans la ville peut ainsi l’absoudre, rendre la caution à parrain et à son futur beau-père et réclama d’être convié à ce mariage que toute la région attendait.

Huit jours plus tard, les cloches sonnèrent à toute volée et l’union eut enfin lieu. Jamais on ne vit un couple aussi uni. Dès l’instant de cette cérémonie jusqu’à l’heure de leur mort, jamais plus ils ne se quittèrent. Aux vignes, dans les champs, au marché, à l’église ou bien sur la place publique lors des fêtes, ils étaient toujours l’un contre l’autre. Qui voyait l’un ne pouvait manquer l’autre.

La chose était si extraordinaire qu’une expression fleurit dans la région du Val. On disait d’un couple inséparable : « Ils sont comme Colin et Jehanne ! » Ils vécurent heureux très très longtemps et c’est à l’extrême vieillesse que la mort vint les cueillir tous deux le même jour. Ceci ne fit que renforcer la légende si bien qu’un sculpteur anonyme éleva devant la maison où ils avaient partagé leur vie de couple, une statue les figurant assis l’un en face de l’autre.

Bien des années plus tard, la maison fut détruite et la statue disparut à jamais. Il serait bon que la Ville de Saint Cyr réveille ce souvenir égaré dans les méandres de nos mémoires. Une statue de Jehanne et Colin pourrait rappeler à tous la puissance de l’amour et la nécessité de vivre libre. Puisse ce récit retrouver la place qu’il mérite dans notre Orléanais.

Mémoriellement leur.

 

 

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L
Va falloir qu'un artiste se mette à l'œuvre pour sculpter ce couple... pas pour ce 14 février mais pour le suivant...
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