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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Tu me fais marcher !

Le cri du cœur …

 

Depuis qu’il la couvre de compliments, l'inonde de messages, la dame persuadée qu’il lui raconte des sornettes, finit par lui déclarer : « Tu me fais marcher ! ». Le beau parleur, indélicat comme tous ceux qui font les coqs, se sent soudain pousser des ailes, persuadé qu’il y a là une porte qui s’ouvre, une invite à pousser plus loin les approches. Comme bien souvent chez ceux qui n’entendent que ce qui les arrange, il se convainc d’y voir un message codé qu’il lui appartient de déchiffrer.

L’autre de se monter du col, de se prendre pour un séducteur à qui sa belle vient de lui susurrer son désir de prendre son pied en sa compagnie. La marche est haute certes mais lui a la conviction que c’est le sens caché de sa réplique. Persuadé de son pouvoir magnétique, de son charme inimitable, il est totalement aveugle aux véritables réactions de sa malheureuse cible. Il harcèle celle sur laquelle il a jeté son dévolu, se pensant son cavalier dans une invraisemblable confusion de sens.

La pauvrette prend le mors aux dents, l’ignore tout d’abord puis le repousse véhémentement. L’autre, désarçonné se retrouve à terre, se lance à sa poursuite. Il ne marche pas, il court à sa perte, incapable de calmer ses ardeurs. Prenant tout au pied de la lettre, faire la cour pour lui n’est qu’une course effrénée pour atteindre celle qu’il poursuit de ses avances.

« Tu me fais marcher », c’est sans doute mettre un pied devant l’autre pour obtenir ce contact qu’il réclame en dépit du refus manifeste de la dame. Pourtant, il n’a que faire de son opinion, il la convoite, il la veut, elle devra se plier à ce désir irrépressible qu’elle finira par accepter faute de le partager. Il ne peut penser autrement, il la mettra au pas, la pliera à son pouvoir. Elle finira bien par céder, elle feint l’indifférence, elle se moque de lui, elle ne fait qu’attiser sa flamme.

L’homme s’imagine que ses pulsions s’imposent à elle, qu’elle finira par se rendre à l’évidence. Il insiste, il s’incruste dans son existence, s’impose lourdement. Il avance avec ses gros sabots, se glisse, s’insinue, entre de force dans son quotidien. Il n’a de cesse que de lui imposer un sentiment qu’elle ne ressent aucunement. Elle est engluée dans sa nasse, prise à un piège duquel elle ne peut se dépêtrer.

Comment peut-il comprendre son désarroi. Il a grandi avec cette idée que tous ses caprices devaient être exhaussés. Il claquait des doigts, il obtenait ce qu’il voulait. Enfant gâté, tyran domestique, il a glissé imperceptiblement vers ce monstre d’égoïsme qui fait de sa proie un objet dénué totalement du droit de se dérober à sa quête, à ses requêtes.

Il envahit son existence, il la submerge de messages, d’appels, de signaux. Elle ne peut plus vivre sans le trouver sur son chemin. Il est convaincu qu’elle s’avouera vaincue. Quoi qu’elle dise, quoi qu’elle fasse, il comprend le contraire, devinant dans ses rebuffades l’expression retenue d’un désir qu’elle n’accepte pas par pudeur et timidité.

Il pense pour elle, interprète à rebrousse poil ses dénégations, ses plaintes, ses exaspérations. Il voit en elle une comédienne, une sainte ni-touche qui cherche à le pousser à bout. Il ne marche pas, il court ! Il court à sa perte. Non pas à la sienne mais à celle de la dame. C’est plus fort que lui, il doit la posséder de gré ou de force.

Naturellement, c’est par la force qu’il emportera ce trophée qui l’obsède. Il se moque de ses cris, de ses pleurs, de ses hurlements. Tout ça, ce n’est pour lui que simagrées et comédies, un jeu destiné à pousser plus loin encore son désir et ce plaisir de succomber à son pouvoir d’homme. Elle continue à le faire marcher, elle se joue de lui pour qu’il soit encore plus viril, encore plus puissant, encore plus dominateur.

Mais que se passe-t-il ? Elle ne bouge plus. Il a simplement voulu lui montrer son affection par quelques caresses appuyées certes, mais simplement du plat de la main. Il l’a peut-être un peu trop secouée. Mais non, elle le fait marcher une fois encore. Elle simule pour qu’il arrête de la frapper. Non, elle ne respire plus, il est allé trop loin !

Ainsi agissent ces hommes qui se pensent seigneur et maître. Incapable de considérer le refus de l’autre, ils vont jusqu’au bout de cette pulsion qu’ils ne peuvent, ne veulent contrôler. D’autres n’ont pas besoin de tant d’insistance. Ils disposent du pouvoir, d’une situation dominante. Ils savent que la dame finira par se plier si elle veut conserver sa place ou bien obtenir un poste, un rôle, une promotion, un droit. C’est du moins ainsi que ça se passait encore jusqu’à ce que tout bascule. La parole se libère et c’est désormais à ces monstres de marcher au pas et de baisser la tête, sauf peut-être au cinéma.

 

Polanskiment vôtre.

Tableaux de Jean-François Millet

 

 

 

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