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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Histoire de la voir.

En hommage à Yves Fougerat

Le bateau dyonisien.

 

 

Il était une fois, en 1869, un vieux pêcheur de Loire ayant effectué toute sa carrière dans son village de la Nièvre. Gaston était né, avait grandi, s’était marié puis s’était retrouvé veuf dans son beau village de Neuvy-sur-Loire où il avait vécu en bord de Loire. Il était venu le temps pour lui de renoncer à affronter les rigueurs d’un métier qui vous contraint à de longues périodes sur l’eau au cœur de l’hiver. Ses rhumatismes le poussaient à raccrocher ses filets, ses nasses et son carrelet. Le temps était venu d’un repos bien mérité.

Le hasard de la destinée lui avait octroyé un héritage. Une charmante petite maison de pêcheur à Saint Denis-de-l’Hôtel, perché sur le coteau de la rive nord. Il s’était dit que c’était là une occasion inespérée pour lui d’effacer les mauvais souvenirs attachés au départ de sa pauvre femme. Il décida de déménager et en bon marinier qu’il était, il déménagea à bord de sa toue cabanée, effectuant par les flots le long déplacement de Neuvy à Saint Denis.

Le voyage se passa sans encombre. La Loire était à l’afflôt, le temps propice. Ce fut une formalité pour ce fin connaisseur de la rivière. C’est alors qu’il tombait des cordes, qu’il fit son entrée dans son nouveau village. Il passa devant sa maison, poussant jusqu’après le pont du diable pour s’amarrer le long de la cale nord, face au beau village de Jargeau.

C’est là qu’il la vit. Une belle jeune femme, Lilith, laveuse de son état, à genoux sur sa caisse à savon. Elle nettoyait des draps sous des trombes d’eau. La pauvrette était trempée comme une soupe. Gaston eut pitié d’elle, touché à la fois par sa beauté, sa jeunesse et sa détresse. Il accosta, vint vers la belle et tout en la plaignant de tout son cœur, il lui déclara : « Mon enfant, j’ai grande pitié de vous voir ainsi œuvrer à tous les vents, sous une pluie battante ! Vous voir ainsi dans la peine vient de me donner une idée ! »

Gaston lui déclara qu’il n’avait plus besoin de son bateau. Il venait de songer que quelques légères modifications en feraient un abri fort convenable pour permettre à la jeune femme de laver le linge à l’abri des précipitations. L’homme avait des doigts d’argent, il entreprit, une fois son déménagement effectué, de transformer sa toue cabanée en petit bateau lavoir. Il rallongea la cabane, ouvrit une façade, installa une bordée rétractable et mit en place d’autres petites innovations qui firent le succès de son idée.

Il en fit cadeau à Lilith à la seule condition que le bateau fut toujours visible de sa petite demeure. Il aurait ainsi une distraction qui égayerait ses vieux jours. Il exigea encore une faveur à toutes les laveuses du village : le droit de s’installer au fond du bateau sur un banc qu’il avait posé là dans ce but. Jamais il ne s’ennuierait en écoutant les conversations des dames dont chacun sait qu’elles manient la langue bien mieux encore que le battoir !

Gaston vécut heureux le reste de son âge. La verdeur des propos des laveuses lui redonna une seconde jeunesse. Il eut même le privilège de leur confier son linge, chacune à tour de rôle se chargeant avec plaisir de ce petit service. Le cadeau du vieux pêcheur leur ayant transformé l’existence.

Le temps passa. Gaston rejoignit l’autre rive un jour d’une grande tristesse pour toutes les laveuses qui lui seront éternellement reconnaissantes. Lilith demeurait toujours aussi belle, aussi jeune. Le temps passa, les années ne semblaient pas avoir de prise sur la laveuse. C’est bien des années plus tard que nous la retrouvons, toujours aussi rayonnante alors que le petit fils de Gaston, Yves, venu vivre de son métier de pêcheur (une tradition familiale) s’est installé dans la petite maison de son aïeul.

Lui aussi tomba sous le charme mystérieux de la laveuse qui ne prenait pas une ride. Lilith était toujours présente parmi ses commères, aussi fraîche que le jour lointain où Gaston lui avait fait offrande de son embarcation pour la transformer en lavoir flottant. Yves est non seulement sous le charme mais il est véritablement envoûté par la jeune femme. C’est le coup de foudre, il ne pense, ne vit que pour l’admirer, espérer un regard, un sourire. Hélas, la belle semble totalement indifférente à ce grand nigaud qui vient tendre ses filets devant les eaux savonneuses du lavoir. Inutile de vous dire que la pêche est toujours mauvaise. Yves remonte des filets désespérément vides sous les moqueries des femmes, amusées de ses pauvres manières de pêcheur toujours bredouille. Aucune n’est dupe de la comédie qui se joue sous leurs yeux. Seule Lilith ne se rend compte de rien, elle est ailleurs, elle est si différente !

Une des femmes un jour eut pitié du pauvre garçon qui dépérissait à vue d’œil, se consumant d’un amour incompris. Elle alla le voir discrètement dans sa demeure pour lui glisser à l’oreille que seule, Irène, la sorcière de Mardié, serait susceptible de lui proposer une potion, un breuvage à sa façon pour conjurer le maléfice et qui sait, ouvrir les yeux de la belle laveuse mystérieuse.

Yves était si désespéré qu’il accepta cette ultime solution pour enfin recueillir, ne serait-ce qu’un regard de la terrible indifférente. Il se rendit à Mardié, toqua à la porte de dame Irène qui fut toute surprise qu’on puisse venir vers elle en plein jour. Elle savait sa réputation qui poussait ceux qui avaient recours à ses services de ne la visiter que nuitamment dans le plus grand secret. Notre birette écouta, amusée l’histoire d’amour impossible du pauvre pêcheur, elle qui s’était justement enfermée dans cette méchante folie par la faute d’une romance brisée.

Elle eut pitié du quémandeur, lui concocta un breuvage qu’elle glissa dans une petite fiole. La préparation fut longue, Yves regardait cette femme, repoussante de crasse qui se transformait véritablement lorsqu’elle constitua ses savants mélanges. Elle lui sembla rajeunir devant lui, se faire moins sale, plus aimable également. L’alchimiste peut transformer le plomb en or, la sorcière subissait elle aussi cette incroyable métamorphose, le temps de son travail.

Quand elle eut terminé, elle passa la fiole au-dessus d’une pierre aux vertus philosophales, prononçant alors des paroles envoûtantes dans une langue incompréhensible, une sorte de mélopée gutturale. Puis, elle confia le flacon au jeune homme en lui disant simplement : « Ne faites pas comme moi, soyez heureux tous les deux, profitez pleinement de cette occasion unique qui se présente à vous. Ceci sera mon cadeau pour votre amour éternel ! »

Yves ne saisit pas la portée de ce message. Il remercia la dame qui de nouveau était vieille, laide et repoussante. Nonobstant, il lui déposa un baiser sur le front, geste qui laissa Irène totalement éberluée ; il y avait si longtemps qu’un humain lui avait accordé ce geste simple. Ils se séparèrent et le pêcheur s’en alla, d’un pas décidé, rejoindre sa barque devant le lavoir.

Il s’installa devant sa désirée, sa belle indifférente. Il but l’élixir de la sorcière, fit grande grimace tant la potion était amère, lança son épervier, le remonta péniblement. Il ne remarqua pas alors ce qui se tramait dans le lavoir, tout occupé qu’il était à ramener à lui une prise énorme. Dans l’épervier, une carpe miroir dorée, gigantesque. Il la saisit à bras le corps pour la montrer à celle qu’il voulait conquérir ; la belle avait disparu.

Fou de rage, furieux d’avoir été leurré par la sorcière, il fit un pas en avant pour remettre la carpe à l’eau : « À quoi bon cette prise si son adorée ne tombait pas dans ses rets ? » Il glissa, emporté par le poids de l’énorme bête et tomba dans la Loire avec la carpe. On ne le revit plus jamais et son corps demeura introuvable !

Il se murmure qu’au pied du pont du diable, juste à proximité du bateau lavoir, pour peu que vous soyez accompagné de celle que vous désirez ardemment, il vous sera permis d’apercevoir deux très gros poissons dansant une étrange sarabande. Un murmure monte alors des flots, une mélopée qui insufflera en vous une étrange transe amoureuse. Sachez en profiter ...

Le bateau lavoir est toujours là, il ne vous reste plus qu’à ouvrir grand les yeux et votre cœur. Lilith et Yves sont certainement à deux pas de là, tapis tout au fond de la rivière.

Lavandièrement sien.

à consulter => http://www.foretorleans-loire-sologne.com/depot_fichiers/GAL/UserFiles/File/Diaporama_reunion3_bateaux_18-12-13.pdf

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