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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Le Père Eau

Le moulin à paroles

Le Père Eau

Patronyme glorieux

 

 

On l’appelait le Père Eau, un sobriquet quelque peu taquin et moqueur quand on connaissait le bonhomme que jamais de mémoire de ses compagnons, on n’avait vu boire d'eau. Il s'hydratait avec de bons petits vins de Loire, ce qui assurément, ne peut pas faire de mal tant le vieux était encore gaillard. Il était connu comme le loup blanc bien qu’il fut souvent noir en fin de journée. Mais ceci est la malheureuse conséquence de son penchant pour la chopine, qu’il poussait parfois à l'extrême, quand il partait en menterie sur son banc.

Le Père Eau passait ses journées assis sur un banc face à la Loire. Là, les yeux dans le vague, une bouteille dans sa musette à portée de main et quelques autres au frais dans la rivière pour ne pas tomber en carafe, il racontait les légendes d’autrefois, les épopées qu’il avait héritées de sa grand-mère qui avait été elle aussi conteuse. Il partait en rêverie, oubliait tous ceux qui étaient autour de lui, il déroulait des récits tour à tour extraordinaires, mystérieux, diaboliques, drôles ou bien coquins.

Le Père Eau était conteur et jamais comptable de son temps. Peu lui importait le mouvement des pendules et de l’astre solaire. Une fois en position sur son banc, il laissait filer son incroyable faconde, se transportait dans les contrées de l’enfance, les recoins magiques du temps d’avant le temps, dans les interstices de la logique et de la raison. Rien n’était impossible pour lui, il pouvait inventer des péripéties totalement abracadabrantesques et nul ne venait s’en plaindre.

Les enfants comme les grands venaient l’écouter. Chacun prenait une petite paire d’heures pour profiter de la verve du menteur. Il suffisait de lui apporter de quoi tenir sans mourir de soif ni de faim et le moulin à paroles remplissait son rôle avec délectation. Suivant les moments de la journée et la nature de son public, ses histoires changeaient de registre et de nature. Il savait avec un art consommé, captiver ceux qui venaient l’écouter.

Puis soudain, le bonhomme se levait, il en avait terminé de sa racontée et s’en allait en silence. Il pouvait même disparaître plusieurs jours sans que personne ne sache où il se rendait. Certains prétendaient qu’il avait rendez-vous avec le diable car seul Satan pouvait lui souffler à l’oreille pareilles sornettes. D’autres affirmaient tout au contraire qu’il trouvait refuge dans quelque repère secret d’une gentille fée qui lui glissait à l’oreille de nouvelles histoires.

Qu’importe, quand il revenait, il avait de nouveaux épisodes à nous offrir. Nous le revoyions surgir et chacun de se précipiter pour profiter de sa moisson nouvelle. Il était intarissable, racontait et buvait jusqu’au bout de la nuit. Les plus belles émotions nous venaient justement quand le soleil se couchait sur la rivière, entre chien et loup, le vieux était comme porté par l’atmosphère mystérieuse de la rivière. Je m’en souviens encore avec la chair de poule …

Un jour, le père Eau n’est plus jamais revenu. Le diable l’avait-il gardé auprès de lui à moins que ce ne soit la fée qui ait voulu se l’accaparer ? Nous ne saurons jamais rien. Quelque chose pour nous tous avait changé. Le banc sonnait creux, la Loire se traînait en langueur, le ciel manquait de couleur, la nuit avait perdu ses étoiles. Nous étions orphelins de notre imaginaire, celui que nourrissait sans cesse le conteur à la musette.

Ce fut à ce moment là qu’une bibliothèque s’ouvrit dans notre petite ville. Nous n’avions pas fait le rapprochement tout de suite. C’est quand la mairie la baptisa Espace Charles Perrault que nous nous interrogeâmes sur cette curieuse homophonie. Les plus curieux allèrent jusqu’à pénétrer dans ce temple du livre, un endroit qui nous effrayait un peu. L’un des habitués du banc osa demander à la bibliothécaire qui était ce Perrault qui avait donné son nom à l’endroit.

Il lui tendit un livre, un recueil étonnant qui contenait toutes les histoires que nous avions déjà entendues de la bouche de notre vieil ami. Elles étaient souvent un peu différentes, il y avait d’autres personnages, elles se déroulaient en d’autres lieux mais on y retrouvait l’essentiel de la trame. Le Père Eau aurait-il été un falsificateur ? Un autre emprunta un ouvrage des frères Grimm, ce fut une fois encore la même surprise. Et ainsi de proche en proche, nous découvrîmes que de Gougault à Carrière, de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont à Sara Cone Bryant, les unes et les autres ne font jamais que reprendre un héritage universel né par le souffle du vent et le murmure des étoiles.

Notre Père Eau n’avait fait que semer ses propres interprétations comme l’avaient fait avant lui tous les autres. C’est ainsi que sans nous en rendre compte, le vieux bonhomme nous avait enseigné la grande saga universelle. Nous n’avions jamais eu et nous ne retrouverons jamais plus belle manière de comprendre le monde. Puisse un jour, les contes revenir à l’école, c’est par eux et à travers eux que l’on devient véritablement des adultes à l’âme d’enfant.

Conteusement vôtre.

Le Père Eau
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