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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Rien à se mettre sous la dent

Le brochet au pain sec.

Rien à se mettre sous la dent

Conte pour enfants et plus grands ...

 

 

Il était une fois Léon, un vieux brochet qui s’était cassé toutes les dents à croquer la vie, les petits et les gros poissons. Il avait écumé toute la rivière, s’était montré gourmand et vorace au point de n’avoir plus de ratiches. Le problème est que dans l’eau, les prothésistes tout autant que les chirurgiens dentistes font cruellement défaut. Comme notre belle rivière ne permet pas de nager jusqu’en Hongrie, le pauvre animal se trouvait le bec dans l’eau.

Il avait bien tenu quelques jours au régime, tout autant sec que maigre car la Loire était à l’étiage et lui ne pouvait plus rien se mettre sous les dents qu’il n’avait plus. Le problème selon lui était insoluble et il se voyait mourir de faim dans les plus brefs délais. Un sort peu enviable, une histoire personnelle qui tourne en queue de poisson, un naufrage pour un carnassier jadis tant redouté.

Léon en était là de ses réflexions amères quand une vieille dame, Josette, habituée sur nos rives à porter du pain dur aux canards, s’en vint précisément vers son repère. Elle jeta quelques croûtons qui réveillèrent notre brave poisson. Il s’enquit de la chose : « Qui peut bien venir ainsi, importuner mon onde pure et jeter pierres dans mon jardin ? »

Il n’eut pas le temps de sortir la tête de l’eau pour dire comme à son habitude : « Ne jetez pas de cailloux dans l’eau, ils vont s’accumuler au fond de la rivière et nos bateaux ne pourront plus passer ! » La vieille dame ne s’en laissa pas compter et rétorqua du tac au tac à l’indélicat : «  Sachez mon bon ami que je n’ai pas de portable. Il est inutile de me servir de telles balivernes ... » Qu’on lui tint tête réjouit le brochet, habitué qu’il était de semer la terreur sur son passage. Il décréta sur le champ qu’il devait se faire une amie de cette commère.

Léon et Josette entamèrent conversation, l’une en langage des signes, l’autre en ondes courtes. Il est mal aisé de communiquer quand on n’est pas du même milieu ! Tous deux pourtant firent tant et si bien qu’ils trouvèrent un terrain d’entente, pouvant ainsi faire connaissance et se trouver des points communs. La femme s’aperçut de l’état de faiblesse du poisson, s’enquit de ce qui le mettait dans pareil état. L’autre de finir par lui avouer qu’il avait perdu toute férocité en se retrouvant édenté.

La vieille dame avait élevé nombre d’enfants, les siens certes mais aussi ceux des autres. Elle n’était jamais en peine de trouver réponse à une difficulté. Elle mit à tremper son pain sec dans du lait pour qu’il forme bouillie de nature à satisfaire son nouvel ami. C’est ainsi que chaque matin, Josette apportait un petit bol de sa mixture et qu’elle sauva la vie de son cher Léon.

Hélas, les poissons sont tout aussi mesquins que les humains. Bien vite dans la rivière se répandit la nouvelle : « Le vieux brochet était devenu végétarien ! » C’était là un motif de moquerie tout autant qu’une bonne occasion de médire sur le dos de celui qu’on avait tant redouté. Il aurait été montré du doigt si les habitants des flots en eurent été munis. Les nageoires frétillaient à son passage, la rumeur, mal sournois s’il en est, faisait du pauvre brochet la cible de toutes les médisances et le siège de toutes les turpitudes. Il était accusé des maux les plus affreux parce qu’il avait renoncé à jouer les prédateurs. C’est là un paradoxe qui ne doit pas vous échapper, l’animal devenu doux comme un agneau de lait, n’en était que plus lourdement vilipendé.

Sa vieille amie comprit ce qui se nouait là dans le silence des flots. Elle savait que rien n’est pire que de sortir du cadre. Sa gentillesse et sa prévenance, lui avaient certes sauvé la vie mais avaient créé les motifs de la calomnie. Elle s’empressa d’aller rendre visite à ses camarades qui étaient reléguées dans une maison de retraite. Elle savait que dans pareille maison, le manque de personnel provoque souvent des désagréments, notamment la perte des dentiers. Elle ne fut pas déçue et trouva chaussures à son pied et dentier pour le brochet.

Elle lui glissa dans la bouche et dans l’instant le bel animal retrouva sa superbe d’antan. Il tourna le dos à son régime précédent, croquant à nouveau dans la vie comme dans une pomme de discorde. C’est ainsi que désireux de remercier sa bienfaitrice, lui qui rêvait de la demander en mariage, mordit à pleines dents artificielles la main que Josette lui tendait bien naïvement. Léon lui arracha le membre, voilà ce qu’il advient à qui veut faire d’un loup un agneau. La nature reprend toujours ses droits et la pauvre femme, perdant dans l’occasion son autonomie, rejoignit l’indélicate maison de relégation. Elle ne vint plus jamais se promener en bord de Loire, on lui refusa jusqu’au bout le moindre bon de sortie. On ne libère pas les vieilles dames si bien que notre pauvre Léon en mourut de tristesse.

Carnassièrement sien.

Rien à se mettre sous la dent
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