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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Les deux pare-battages volages.

Quand les glissoires se font la malle.

Les deux pare-battages volages.

Matelotage.

 

 

Il était une fois deux merveilleuses « glonfles » comme on les nommaient dans la marine de Loire, des pare-battages élégants réalisés avec soin par un artiste du chanvre. Elles avaient belle allure et surtout, protégeaient leur bateau des agressions du quai au moindre batillage. Pour ces deux-là, voilà un rôle qui était parfaitement dans leurs cordes, même si ce terme n’était jamais de mise sur l’eau.

C’est justement en dehors de l'élément liquide que se déroula cette curieuse aventure qu’il me convient de vous narrer, en dépit des inévitables sceptiques qui ne manqueront pas de prétendre une fois encore que j’affabule. Mais laissons les doctes personnages à leurs certitudes et prenons le chemin de cet étrange récit.

Un jour que nos deux glissoires avaient les pieds dans l’eau et la tête contre le pierré, une main discrète, armée d’un couteau, vint trancher les liens qui les retenaient à la bordée. L’occasion était trop belle, les deux amies se dirent qu’elles allaient voir du pays, loin de cette rivière dont elles connaissaient désormais tout le cours.

La vie est toujours plus belle ailleurs, il en est des objets comme de gens, personne n’est jamais content de son sort et est toujours disposé à le jeter aux orties pour de nouveaux horizons. L’appel de la terre est une tentation très forte pour les objets qui font du large leur quotidien. Les deux pare-battages se frottaient les mains à l’idée de découvrir l’univers des culs terreux. C’était d’ailleurs l’un des membres de cette éminente société qui les avait libérées de leurs liens.

Le voleur avait son idée derrière la tête, c’était la raison de son forfait tout comme l’occasion de se venger des propos injurieux que ne manquaient jamais de tenir les mariniers à propos de ceux de sa condition. Il fila discrètement en dissimulant son larcin sous une ample cape. Il avait profité de la Saint Nicolas qui avait regroupé tous les mariniers dans l’église Saint Donatien pour agir sans risque.

Il arriva dans sa ferme et plaça les deux protections contre les ridelles de son tombereau. L’idée peut paraître surprenante, il y a rarement du tangage près d’un lisier et personne ne s’aventure à venir y naviguer. C’était pour son confort personnel que le pécore avait agit de la sorte, il voulait éviter pour lui-même les cahots des chemins de terre.

C’est ainsi que les deux glissoires connurent une longue et inexorable décadence. Fini l’air pur de la Loire, le doux parfum des fleurs d'acacia ou bien du sable chaud, les effluves de vin ou bien les senteurs des berges. Du matin au soir, elles sentaient l’odeur fétide de l’urine animale mêlée de paille en décomposition. Pire encore, elles prenaient une teinte douteuse, pisseuse diraient les beaux esprits, toujours prompts à une moquerie.

Elles s’ennuyaient ferme et perdaient, ce qui est le plus grave, la considération pour elles-mêmes. Quant à se savoir utiles, elles n’en avaient cure. Leur nouveau propriétaire était un rustre qui avait mal agi. Que ses flancs aient besoin d’un peu de douceur, voilà bien le cadet de ses soucis. Elles étaient dans un tel état qu’elles se doutaient que jamais plus elles ne pourraient susciter la convoitise d’un nouveau propriétaire.

Il ne faut jamais dire jamais. C’est ainsi qu’un gamin en mal de distraction passa par la ferme alors que le métayer était dans l’étable. Il vit les deux amies, souillées et nauséeuses, au pire de la dégradation et pourtant il vit en elles deux belles occasions de se distraire. Il les déroba en se pinçant le nez, s’empressa de les mettre à tremper dans un baquet d’eau pour quelques jours avant que de les utiliser à d’autres fins.

Il en fit des éteufs, en quelque sorte des ballons pour jouer à ce sport qui nous venait d'Angleterre et que l’on nommait Rugby. Il se fichait bien qu’elles ne rebondissent pas, il voulait simplement les passer de mains en mains pour distraire ses camarades. À tour de rôle, les deux gonfles servirent à ce jeu, un jeu de main réservé aux vilains.

Elles apprécièrent un temps ce nouvel usage. Qu’on les ait prises pour des vessies de porc n’avait pourtant rien de glorieux mais pour elles, tout était préférable à la fréquentation du lisier. C’est ainsi qu’elles se firent une raison et tinrent fort bien leur rang le temps que passe la fantaisie des gamins. Tout passe, tout lasse et bien vite, elles furent remisées dans un fatras d’objets hétéroclites, laissés à l’abandon par cette bande de chenapans.

Elles regrettaient amèrement le temps glorieux où elles se frottaient à tous les pierrés des ports de Loire. Elles avaient du vague à l’âme, ce qui n’est pas fréquent sur cette rivière. C’est alors qu’elles étaient au plus profond de la déprime que la destinée leur sourit. Un brocanteur, bien des années plus tard, avait acheté le lot de tout ce qui dormait dans cette remise depuis si longtemps. Il pensa qu’il avait un parti à tirer de ces deux objets oblongs dont il ignorait tout sauf qu’ils étaient harmonieusement tressés en chanvre.

Le renouveau de la marine de Loire fit le larron. Il les avait exposées dans sa vitrine quand un pionner de la construction des bateaux en bois passa par là. Il se dit que ces deux pare-battages authentiques étaient bien plus jolis que ses affreuses pilules en plastique. Il en fit l'acquisition pour les poser séance tenante sur son joli fûtreau.

Les deux amies retrouvèrent la Loire avec une grande émotion et se jurèrent à l’avenir de ne jamais se plaindre de leur sort. Beaucoup de mariniers se mirent en tête de travailler le chanvre pour apprendre à leur tour le secret de ce beau brélage. C’est ainsi que depuis ce jour, les pare-battages en chanvre ont suppléé les vilains ballonnets en plastique parmi les mariniers qui ont du goût.

Cordièrement vôtre.

Les deux pare-battages volages.
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