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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Des cheveux dociles

Et une mèche rebelle.

Des cheveux dociles

Chronique capillaire

 

 

Il m’a fallu attendre le seuil de la soixantaine pour apprendre, stupéfait, que j’ai des cheveux dociles. Voilà bien une nouvelle qui m’a laissé pour le moins dubitatif et en réalité, bien plus qu’interrogatif, totalement désemparé ! J’ai toujours pensé et beaucoup ont confirmé ce sentiment, que j’avais une mauvaise tête, un esprit retors et une irritabilité qui m’a souvent fait passer pour un être infréquentable et voilà qu’une jeune demoiselle, des ciseaux en mains, vint briser l’image … J’en restai sans voix.

Naturellement, la donzelle avait pris des précautions oratoires pour m’annoncer la terrible nouvelle. Sortant tout juste de formation au regard de son jeune âge, elle usait encore de l’inévitable troisième personne pour m’asséner le diagnostic, sans prendre de gants : « On a des cheveux dociles, quelle chance ! » Je ne vois pas en quoi il faille se réjouir de disposer d’un système capillaire qui se plie aux fantaisies de la coiffeuse tout autant qu’il soit nécessaire d’user d’une formule impersonnelle qui me fait dresser le système pileux sur la tête !

Avoir des cheveux dociles, ça me défrise, en vérité. Moi qui me suis si souvent payé la tête de mes concitoyens, je ne tiens nullement à ce qu’on la mette au pli ici, sans autre forme de procès. Avec ou sans raie, les oreilles bien dégagées et la vague forcément orientée vers la gauche, j’exige qu’on respecte ma toison, fut-elle de plus en plus poivre et sel. La moutarde me montait au nez quand fort heureusement la jeune fille modéra son propos en reconnaissant sa méprise : « Vous avez là une mèche terriblement rebelle ! ».

La grammaire se réjouissait de l’emploi du « Vous » qui venait sans doute attester qu’il fallait se méfier de cette mèche là. Elle portait la rébellion en elle, n’en faisait qu’à sa tête par dessus la mienne. Elle me sauvait la face même si elle avait tendance à rompre son harmonie en apportant je ne sais quoi d’anarchique dans ma mise, une quille qui rebique, un esprit d’indépendance qui se manifeste à mon insu.

Je l’aurais embrassée cette mèche retorse si elle n’avait succombé sous les coups de ciseaux de la damoiselle. J’en aurais perdu la tête, j’allais lui demander de la préserver afin de ne pas passer pour un béni oui-oui de la conformité. J’en étais là de mes réflexions quand la praticienne de la coupe au carré me demanda si je voulais du gel, de la laque et autres produits tous plus toxiques les uns que les autres.

Mes cheveux reprirent en boucle le slogan de la protestation : « Rien, nous ne voulons rien de toutes ces saloperies chimiques. C’est au naturel que nous voulons être traités ! » La coiffeuse de s’étonner que des cheveux, même coupés en quatre, puissent se monter ainsi le bonnet et réclamer le respect auquel ils ont droit.

Je pouvais ainsi sortir la tête haute de l’endroit. Quoique dociles, mes cheveux avaient montré leur farouche indépendance d’esprit. Ils ne voulaient pas se courber devant les champions de la cosmétique et de la chime réunies. Ils souhaitaient flotter librement au vent, refuser ce qui plaque, fixe, enferme, colore. Ils n’étaient pas dociles, qu’on se le dise !

La mèche, en dépit de son agonie, avait emporté la partie. Elle avait insufflé l’esprit de rébellion à cette mauvaise tête qui ne voulait pas se courber devant les effets de mode et les impératifs du consumérisme. C’est échevelé que je quittai l’endroit, remettant en broussaille ce qui avait subi la contrainte. Un coup de main dans les cheveux et ceux-ci retrouvaient leur désordre naturel. Il n’était pas question ni d’avoir les idées ni la chevelure en place.

Pourtant l’endroit n’était pas si mauvais, tout en me faisant couper les cheveux, j’avais fait salon littéraire, avais évoqué notre roman et vendu deux exemplaires, l’un au patron de la demoiselle, un fidèle de mes fantaisies, l’autre à un libre penseur qui se faisait shampouiner. Tout arrive, comme vous pouvez le constater et rien ne peut échapper à ma plume. Un léger duvet repoussait déjà là où la tondeuse avait souhaité faire table rase. Tout serait bientôt à recommencer ; docile ? Non vraiment, jamais !

Capillairement sien.

Des cheveux dociles
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