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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

Quand le cercle tourne en rond.

Le fat et la béate !

CafeBanane

CafeBanane

Caractère.

 

 

C’est un cercle de lecteurs, gens appartenant à une espèce en voie de disparition, ils aiment lire à haute voix, partager leurs émotions et leurs coups de cœur. Ils se retrouvent ainsi tous les quinze jours pour écouter la sélection de leurs collègues puis leur donner envie de partager l’émotion d’un livre qui les a touchés.

C’est un bien agréable moment que celui de se retrouver en cercle, un livre à la main, d’attendre patiemment son tour, de discourir sur l’extrait qui vient d’être lu, d’en commenter le style, la teneur tout en suggérant quelques remarques agréables à celui ou bien celle (il y a surtout des femmes) qui a interprété le dernier passage.

L’écoute est au centre de l’activité. Sans elle point de partage réel. C’est pourtant là le principal piège car, inévitablement, celui qui prendra la parole en suivant est déjà totalement concentré sur son tour, perdant souvent le lien avec le lecteur du moment. Ne nous en étonnez pas, c’est ainsi dans tous les débats, les formations, les groupes de réflexion, prendre la parole en public demande pour beaucoup une telle concentration que bien souvent, celui qui veut parler oublie d’écouter ceux qui le précèdent.

Ce cercle entame une nouvelle saison. Il y a eu des départs,compensés par de nouvelles arrivées. C’est le lot de toutes les structures analogues. Ainsi, la première séance est destinée à se jauger, se juger, s’évaluer ou bien se faire une idée. Les nouveaux ont le cœur battant, ils doivent oser cette première lecture, pas simple pour qui n’a jamais effectué cette démarche devant un parterre de distingués lecteurs.

Parmi les nouveaux entrants, Giton -appelons-le ainsi en référence à monsieur de La Bruyère- joue le grand jeu. Il vient en représentation à moins que ce ne soit en boutiquier. Il se présente longuement, insiste sur son parcours professionnel durant lequel il enseigna les lettres, non pas celles qui s’échangent mais la littérature, la grande, la seule. D’ailleurs, il appartient à cet aréopage des écrivains patentés.

Il distribue, en guise de témoignage de sa grandeur, marque-pages à son effigie, dépliants évoquant sa bibliographie et sourires commerciaux. Ne manque plus que le bon de commande pour agrémenter son inénarrable présentation. Il convient à chaque participant de s’incliner devant sa grandeur, de considérer le personnage comme une référence dont les avis vont compter dans le petit groupe.

Encore sous le choc de la tirade, les lecteurs entament leur ronde des extraits. Pour les débutants, la gorge est nouée. Certains déclinent ce premier tour de piste, affirmant qu’ils veulent d’aborder découvrir et se jeter à l’eau, la fois prochaine. Giton, lui, n’hésite pas une seconde, il a sélectionné un morceau de bravoure, né sous sa plume si alerte. Il s'interprète car, pense-t-il, on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

Hélas, l’homme hésite, bégaie, bafouille, se trompe et s’égare dans ses propres mots qui ne sont pas si extraordinaires qu’il voulait bien le dire. La lecture à haute voix suppose une écriture qui coule, qui a son rythme intérieur, sa petite musique qui se love dans le débit de son interprète. Giton n’avait sans doute jamais songé à s’écouter !

Les autres membres ont des avis nuancés, ne cherchant nullement à contrarier le grand homme. Maintenant qu’il a eu son heure de gloire, il laissera peut-être se dérouler la séance, loin de son insupportable narcissisme. Que nenni ! Tandis que la suivante donne un extrait bien maîtrisé et fort agréable, l’homme, contrarié de sa prestation décevante, cherche dans son dernier livre, le passage qui va tous les convaincre de son importance.

Il feuillette, cherche, revient en arrière, fait grand bruit et a même des mimiques qui finissent par exaspérer la lectrice. Il ne l’écoute pas, soit, mais de plus il la dérange par ses simagrées détestables. C’est un gougnafier de la pire espèce et pour attester de la chose, prend la suite pour réparer l’injustice faite à son style inimitable.

Il déclame, il s’extasie de ses propres formules, s'appesantit sur une ponctuation qu’il a alourdie encore davantage. Il donne le ton à la manière d’un tragédien qui n’a rien compris à sa tirade. Des membres de la belle assemblée esquissent quelques bâillements … Décidément, la saison promet d’être laborieuse avec celui-là.

Giton en a terminé. Il lève les yeux de son ouvrage, espérant sans doute des applaudissements ou bien des achats immédiats. La déception se lit sur son visage, il n’a pas hérité de l’ovation pourtant méritée. Il a donné le meilleur de lui-même et c’est bien là, justement le problème. Les lecteurs, habitués d’explorer les grandes plumes, sont dépités devant ce duvet naissant, irritant et imperméable au génie. La politesse l’emporte sur la sincérité, chacun range le marque-page en se jurant de ne jamais l’utiliser, il pourrait bien souiller leurs belles lectures.

Giton a trouvé sa lectrice. Celle qui exécutait sans pitié quelques poèmes célèbres, a deviné qu’elle trouverait en ce personnage l’écho qui lui fait défaut. Un duo est né, un duo qui ne s’écoutera guère mais se congratulera à chaque fois. Il est vrai que ne pas écouter permet sans aucun doute d’avoir un bon jugement de l’autre. Il convient de tourner la page, la séance se termine et l’inquiétude est grande dans le cercle qui se promet des séances épiques.

Benoitement leur

Quand le cercle tourne en rond.
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