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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

À l'enfant à paraître

Dessine moi un beau conte

À l'enfant à paraître

 

Une dédicace venue du ciel …

 

Il est des rencontres qui interpellent, vous laissent pantois et ne cessent ensuite de vous hanter. Celle que je vais vous conter est de celles-ci. J'allais à l'aventure dans une caverne d'Ali Baba, un endroit merveilleux, peuplé de vieux livres et habité par un conteur à l'accent chantant, un être rare et enchanteur.

 

Passer quelques heures chez un bouquiniste est déjà une formidable plongée dans l'histoire et la fiction, l'imaginaire et le réel. Chacun vient y chercher sa perle, sa rose ou bien un souvenir d'enfance. Les vieux livres semblent émettre des ondes, nous parler et nous inviter à leur redonner vie. « Baux livres » est de ces endroits qui vous prennent ainsi par le cœur.

 

Alors que nous devisions tranquillement, que nous évoquions l'étrange alchimie du conte, un vieil homme pénétra dans la boutique. Il nous laissa discuter, prétendant ne rien chercher de particulier. Il voulait simplement se laisser porter par le hasard ou sa bonne fortune. Nous laissâmes l'homme à sa recherche silencieuse tout en continuant à palabrer.

 

Mon ami montalbanais me disait alors que, pour lui, un conte c'est un grand cercle que l'on va parcourir. Le personnage doit y trouver sa place dès le départ, qu'on sache vraiment qui il est. Il faut alors accomplir la boucle, laisser se dévider l'histoire en offrant à chaque personnage, sa chance et sa réalité. L'écheveau du récit se poursuit jusqu'à ce qu'une fracture se produise : un évènement qui vient rompre le bel ordonnancement des choses.

 

C'est la part du mystérieux, de la magie, du fantastique qui surgit et provoque la faille dans laquelle va s'engouffrer le conteur. Soudain, tout bascule, tout se dilue dans le récit qui perd alors pied avec le réel. Il n'est pas question d'expliquer, de rationaliser, de justifier. Il suffit de se laisser porter par une autre logique et de suivre cette route qui n'a jamais été empruntée.

 

Le cercle s'achèvera alors par une ou plusieurs épreuves, une intervention surnaturelle, un merveilleux artifice pour retourner au point de départ avec une infime distorsion, un changement imperceptible qui, pourtant, apporte tout son sel désormais à la situation initiale. Le tour sera joué : le lecteur aura son content de surprises et la boîte à malice pourra se refermer non sans avoir permis la noce, le château, une grande métamorphose ou bien un changement qui se matérialise …

 

J'étais admiratif devant cette définition quand le client silencieux se rapprocha de nous. «  S'il vous plaît, auriez-vous des choses rares sur Saint-Exupéry ? » Il semblait surgir d'ailleurs ! Il y avait dans sa voix quelque chose de l'enfance que renforçait un sourire malicieux. Le bouquiniste sortit ce qu'il avait en magasin. L'homme lui dit «  J'ai déjà tout ça. Je cherche quelque chose que je n'ai pas, quelque chose de rare ou bien de précieux … »

 

Nous étions captivés par sa douceur. Mon ami réfléchit et lui déclara qu'il savait où trouver un exemplaire du Petit Prince dans l'édition originale de 1943, dédicacé par Antoine de Saint-Exupéry. L'homme eut un grand sourire et se fendit de cette réponse surprenante : «  Ça aussi je l'ai déjà. La dédicace de Saint-Ex m'est personnellement adressée. »

 

Nous restions bouche bée. Quel âge pouvait bien avoir ce vieil homme pour avoir rencontré de son vivant l'auteur du Petit Prince ? Ne nous menait-il pas en bateau ? Nous voulions savoir le fin mot de cette histoire incroyable. L'homme comprit que nous étions dubitatifs. Il prit alors la parole comme un conteur qui nous offre son histoire …

 

« Je devine que vous ne me croyez pas et pourtant la chose est exacte. Je n'ai jamais rencontré Antoine de Saint- Exupéry et pourtant c'est bien à moi que fut destinée cette étrange dédicace. Je vous dois quelques explications. Mon père était mécanicien d'avion. Il avait la lourde responsabilité d'entretenir l'engin que pilotait notre aviateur-écrivain.

 

Saint-Exupéry n'avait d'ailleurs ni la corpulence ni le physique pour être pilote de guerre. Mon père devait à chaque fois remplir la réserve d'oxygène dans son cockpit. Les autres pilotes n'en avaient jamais besoin, lui toujours. Ils avaient établi une relation de confiance et d'amitié. Je ne sais si ce fut au départ de son ultime voyage ou bien peu avant mais mon père annonça à son pilote sa joie d'attendre un enfant. Il venait d'apprendre la nouvelle …

 

Saint-Exupéry lui demanda de l'attendre. Il alla chercher quelque chose dans ses affaires. Il revint avec un livre à la main. Vous avez compris que c'était : « Le Petit Prince ! » Il prit un crayon et écrivit alors cette étrange dédicace, fruit d'un lapsus étonnant : «  À l'enfant à paraître, un Petit Prince qui, je l'espère, ouvrira les yeux sur un monde à nouveau en paix ! »

 

Mon père reçut ce présent. Savait-il que son ami pilote était un immense écrivain ? Je ne le lui ai jamais demandé. Saint-Exupéry décolla et ne revint jamais. Mon père eut une belle carrière dans l'aéronautique et moi, je suis devenu par la force de ce baptême littéraire à nul autre pareil, un passionné et un collectionneur de l'œuvre de celui que je n'ai jamais connu mais qui a pensé à moi avant de mourir ... »

 

Nous étions comme deux enfants, émerveillés d'un récit qui tenait lieu pour nous de conte de fée. Nous venions de trouver une autre faille dans le cercle du récit. Nous nous y engouffrions sans même penser à demander le nom de ce visiteur qui partit aussi discrètement qu'il était entré. La magie s'offre toujours à ceux qui sont disposés à lui faire une petite place. Nous venions d'être comblés.

 

Princement sien.

À l'enfant à paraître
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L
Je reviens honteux d'avoir abandonné si longtemps votre merveilleux blog... Et je décide de reprendre ma lecture par un article du 1er janvier... Témoignage précieux du vieil homme et qui m'a fait pleurer...<br /> Bonne année et beaucoup d'articles !<br /> Hier j'ai vu au cinéma "Le maître d'école"... Merveilleux !
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C
L Hatem<br /> <br /> Vous ne pouvez me faire plus beau compliment <br /> Je suis sincèrement touché<br /> Je fais le pitre à longueur de spectacle pour précisément pouvoir conduire les spectateurs sur le chemin de l'émotion. Parfois j'ai ce bonheur immense de voir des larmes coulées là où quelques instants avant, il y avait des rires. J'espère que vous me comprenez
K
Je suis allé regarder sur wiki, à priori, St Ex était un piètre aviateur surtout sur la fin, avec des engins modernes qu'il maîtrisait mal. D'ailleurs ça lui a même coûté la vie au final !<br /> J'ai appris aussi, qu'il fut anti-gaulliste et favorable au régime de Vichy. Et qu'au sortir de la guerre, les services secrets américains avaient fomenté de supplanter De Gaulle par l'illustre l'écrivain (fort de son succès du Petit Prince au US) <br /> Bref, dans tous les cas, le fascinant c'est qu'à l'image d'un Hugo, d'un Rimbaud, ou encore d'un Céline, il fait parti de ces plumes privilégiées d'un destin extraordinaire.<br /> Et des destinée comme ça, on en produit plus de nos jours.
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C
Kakashi<br /> <br /> J'ai découvert ça en croissant un ami qui avait fouillé le dossier militaire de l'écrivain<br /> Vous avez raison, il faut de grands destins pour laisser une trace<br /> C'est sans doute ce qu'on appelle "Entrer dans la légende"<br /> <br /> Essayons d'en faire autant
P
Très bonne année 2016 riche en lectures.
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C
Philippe<br /> <br /> Je vous remercie et vous souhaite pareillement le plaisir de trouver livres à votre goût
K
En effet, ce fut une rencontre improbable, une chance, un témoignage précieux.<br /> <br /> Saint Exupéry, c'est un de ces pilotes chroniqueurs (Carnet dans les années 1950) qui s'essaya au roman, transbordant son idéal pacifiste et fraternel de son coeur à ses oeuvres, c'est ça ? Pour tout vous dire, je possède une version très ancienne du petit prince illustré avec les aquarelles de l'auteur, mais je ne suis pas un fondu de ce conte très complexe. En revanche, je lirais bien un jour son fameux «Vol de nuit» qui consacra l'aviateur dans le monde littéraire.
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C
Kakashi<br /> <br /> Le plus incroyable encore c'est que lors du réveillon j'ai conté cette histoire t qu'il y avait un historien de l'art dans l'assistance qui a eu à fouiller le dossier militaire de Saint Ex NOus avons confronté nos récits, il y avait de petites divergences.<br /> Pour l'armée, c'était un piètre pilote qui cassait plus de machine que nécessaire. Qui dit vrai ?