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Chroniques au Val

Ligericus sum, nil Ligeris a me alienum puto.

"Pas son genre"

Sortie le 30 avril

Le retour des castes.

Décidément, il se passe quelque chose entre le cinéma belge et les coiffeuses. Après la lumineuse Cécile Defrance dans « le Petit Vélo », la non moins radieuse Émilie Dequenne dans ce très beau film de Lucas Belvaux. Voilà une nouvelle raison de ne pas couper les cheveux en quatre et de vous précipiter pour voir ce film qui devrait plaire au grand public et satisfaire les cinéphiles les plus exigeants.

Ce film pose sans détour le choc culturel entre deux mondes qui sont de plus en plus hermétiques dans notre société compartimentée et guindée. Jennifer est coiffeuse à Arras, fière de sa ville et d'un métier à travers lequel elle se réalise, à l'exception notable des shampoings qui lui prennent la tête. Clément est un intellectuel parisien, professeur de philosophie envoyé dans le Nord Pas de Calais.

Leur rencontre, leurs apprivoisements respectifs, leurs amours et leurs difficultés seront la trame de fond d'un film joyeux et émouvant, tendre et attachant. Nous découvrons une coiffeuse qui a une approche sensible de l'existence. Elle est loin d'être sotte même si elle a abandonné bien tôt ses études pour faire ce métier qu'elle adore. Lui au contraire est presque mutique ; ce n'est que lorsqu'il se pare de son habit de philosophe qu'il donne la leçon, de manière sensible et éclairante.

Elle est la joie de vivre, lui est le refus de s'engager ; elle est la spontanéité-même quand lui, est tout en intériorité. Elle est simple, lui complexe. Puis les apparences se brouillent, les clichés s'estompent ici quand ils se renforcent là. Nous nous laissons prendre à ce jeu des représentations sociales, du mur qui sépare deux mondes, ainsi qu'à ce jeu de l'amour, capable de tout mettre à bas, l'espace d'une passion folle, provisoirement hélas …

Car derrière, il y a la réalité sociale, terrible, incontournable. Comment peut-on vivre ensemble quand on appartient à deux mondes qui s'ignorent ? Imagine-t-on la coiffeuse présentée à la famille de Clément ? Ces grands bourgeois parisiens ne supporteraient pas une telle mésalliance, déjà que leur fils en choisissant l'enseignement est tombé bien bas …

Clément le sait très bien, lui qui compartimente son existence en deux espaces imperméables. Arras et ses lundis d'amour charnel, Paris et ses conférences, ses sorties et son livre. Jennifer le sent, elle qui redoute la suite, qui craint de se fourvoyer dans une aventure qui sera, finalement, comme toutes les autres.

Nous avançons avec eux, nous accompagnons Clément dans l'univers de Jennifer. Nous mesurons à quel point il est décalé, en marge, à distance d'un environnement qui n'est et ne sera jamais le sien. Car plus que l'argent et la naissance, les préoccupations intellectuelles créent une faille entre les êtres. De celle-ci, l'amour pourra-t-il triompher ?

Le film est sans concession sur ce phénomène de société que nul ne peut nier. Nos parcours individuels nous engagent dans des fonctionnements qui figent nos relations. Nous évoluons dans des cercles qui se repoussent, se tournent le dos. Les castes existent, il n'est qu'à regarder autour de nous pour constater à quel point désormais, il existe des frontières multiples qui cloisonnent les humains.

Les distinctions sont visibles ; elles portent en elles l'incompréhension, le mépris, l'intolérance ou l'ignorance. La fraternité est une idée passée de mode. La réalité sociale a imposé la discrimination, le rejet, la ségrégation volontaire. Chacun dans son monde et les différences ne feront que s'accroître, les inégalités s'enraciner, les injustices s'institutionnaliser.

Bien sûr, « Pas son genre » ne porte pas une thèse politique. Le film se contente de montrer avec délicatesse et humour, sensibilité et justesse, cette faille qui, quoi qu'on fasse, s'impose à nous. La naissance, l'éducation, la culture séparent à jamais les humains, les rangent dans des castes qui ne peuvent se croiser durablement. C'est la force de ce film qui sort mercredi et que je vous invite tous à aller voir. C'est un excellent moment qui vous incitera à vous interroger ensuite.

Mais comme le dit Jennifer, c'est aussi un film à pop-corn. Vous allez rire et vous divertir, vous allez vous émouvoir et compatir. Vous serez surpris et étonné. C'est un grand et bon film populaire qui a la délicatesse de mettre sa thèse en arrière-plan. Que vous soyez Jennifer ou bien Clément, vous trouverez dans ce spectacle de quoi passer une excellente soirée. Alors, n'hésitez pas !

Coiffeusement sien.

"Pas son genre"
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A
On dit que l'amour n'a pas de frontières! Parfois il faut oser,évacuer certains préjugés,mais il faut une sacré force de caractère pour y arriver!
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C
Athéna<br /> <br /> Sur la question de l’amour, le marinier à pied ne peut vous affirmer quoique se soit. Nul n’est à l’abri d’une tempête, d’un naufrage ou d’un échouage.
K
Ce film me tente bien. <br /> Pour les castes, bien sûr qu'elles existent. Les gens s'enferment dans un carcan.<br /> Je dirais que lorsqu'on exerce un métier imprégné d'un système qui se repose sur une hiérarchie procédurière, on s'aperçoit alors que l'on est pas grand chose en bas de l'échelle et à quel point le vent souffle de plus en plus fort pour partir du terreau et atteindre la cime.
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C
Kakashi<br /> <br /> Oui, la pyramide sociale est désormais totalement verrouillée. Les les gens d’en haut ne sont pas disposés à laisser la place. Ils ont installé un système particulièrement efficace de conservation de leurs privilèges par la casse de l’éducation pour tous. La culture est à ce titre, le plus parfait moyen de figer les castes, de créer un fossé entre les différents groupes sociaux